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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — L’âme est-elle une réalité corporelle ?

Objections :

1. L’âme est pour le corps principe de mouvement. Si elle en donne, c’est qu’elle en a reçu. C’est vrai de toute réalité : on ne donne pas ce qu’on n’a pas, ce qui n’est pas chaud ne chauffe pas. Dans le cas d’un être qui donnerait du mouvement sans en avoir reçu, il y aurait mouvement éternel et uniforme, d’après la démonstration d’Aristote. Mais rien de tel n’apparaît dans le mouvement qui vient de l’âme. Donc l’âme donne du mouvement parce qu’elle en a reçu ; et puisque toute réalité de ce genre est un corps, l’âme est par conséquent une réalité corporelle.

2. Toute connaissance se fait par la médiation d’une certaine similitude de l’objet. Or, il ne peut y avoir ressemblance entre un corps et une réalité incorporelle. L’âme ne pourrait donc pas connaître les corps, si elle n’avait pas la même nature.

3. La cause motrice doit avoir contact avec ce qu’elle meut.. Or il n’y a de contact qu’entre les corps. Donc, si l’âme met le corps en mouvement, elle est une, réalité corporelle.

En sens contraire :

d’après Saint Augustin, on dit que l’âme est simple si on la compare au corps, parce qu’elle ne se répand pas par sa masse dans l’espace.

Réponse :

Pour rechercher quelle est la nature de l’âme, il faut commencer par admettre que l’âme est le premier principe de la vie dans les vivants qui nous entourent, car nous appelons " animés " les vivants, et " objets inanimés ", les êtres qui n’ont pas la vie. Or, la vie se manifeste surtout par la connaissance et par le mouvement. Les anciens philosophes, incapables de dépasser l’imagination, attribuaient à ces actions un principe corporel : il n’y avait pour eux d’autres réalités que les corps ; en dehors, il n’y avait rien. Aussi affirmaient-ils que l’âme est une réalité corporelle.

On pourrait montrer de bien des manières la fausseté de cette opinion, mais on se servira d’un seul argument, à la fois le plus universel et le plus sûr.

Tout principe d’opération vitale n’est pas une âme, ou alors l’œil, principe de la vision serait une âme, et ainsi des autres organes. Mais c’est le premier principe vital qui est une âme. Un corps peut bien être en quelque façon principe vital, - le cœur par exemple -, mais non pas le premier principe. Si un corps est principe vital, ce n’est pas en tant que corps, - autrement tout corps le serait -, mais parce qu’il est tel corps. Or il possède une telle actualité en raison d’un principe qui est appelé son acte. Puisque l’âme est le premier principe de la vie, elle n’est donc pas une réalité corporelle, mais l’acte d’un corps. De même, la chaleur, principe de l’action par laquelle un corps en chauffe un autre, n’est pas un corps, mais l’acte d’un corps.

Solutions :

1. Tout être en mouvement reçoit son mouvement, c’est vrai ; mais, puisqu’on ne peut remonter à l’infini, il est nécessaire qu’il y ait une cause de mouvement qui n’en reçoive pas. Être mis en mouvement, c’est passer de la puissance à l’acte : la cause motrice donne au mobile ce qu’elle a, en tant qu’elle l’actualise. Mais Aristote distingue une cause motrice tout à fait immobile, et qui ne reçoit de mouvement ni par nature ni indirectement ; une telle cause peut produire un mouvement perpétuel et uniforme. Puis une autre cause qui n’est pas mise en mouvement par elle-même, - per se - mais seulement indirectement, - per accidens -, celle-là ne produit pas de mouvement perpétuel et uniforme ; c’est le cas de l’âme. Enfin une autre cause à laquelle il appartient par nature d’être mue, comme le corps. Les anciens " physiciens ", qui ne croyaient qu’à l’existence des corps, affirmèrent que toute cause motrice reçoit son mouvement, que cela est nécessaire dans le cas de l’âme, et donc quelle est une réalité corporelle.

2. Il n’est pas requis que la ressemblance de la réalité connue soit actuelle dans l’être qui connaît. Mais si un être est d’abord en puissance, puis en acte de connaître, il suffit qu’il soit en puissance à la ressemblance de la chose connue, sans qu’il la possède en acte ; ainsi la couleur n’est pas en acte dans la pupille de l’œil. Par suite, il n’est pas besoin que la ressemblance des réalités corporelles soit actuelle dans l’âme, mais que l’âme soit en puissance à la recevoir. - Les anciens " physiciens ", qui ne distinguaient pas la puissance et l’acte, supposaient à l’âme une nature corporelle, composée des éléments de tous les corps pour être capable de les connaître tous.

3. On distingue contact par la quantité, et contact par l’action. Dans le premier cas, un corps ne peut être touché que par un corps ; dans le second, il peut l’être par une réalité immatérielle qui le meut.