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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 7 — L’âme est-elle unie au corps par l’intermédiaire d’un autre corps ?

Objections :

1. Il semble que oui, car, dit Saint Augustin : " L’âme gouverne le corps au moyen de la lumière (c’est-à-dire du feu), et de l’air, éléments qui ressemblent le plus à l’esprit. " Mais ces éléments sont des corps. C’est donc par l’intermédiaire de certains corps que l’âme est unie au corps humain.

2. Quand l’union de deux réalités est détruite par la suppression d’un certain élément, c’est que cet élément leur servait d’intermédiaire. Or, quand l’esprit vital manque, l’âme se sépare du corps. L’esprit vital, qui est un corps subtil, est donc intermédiaire entre le corps et l’âme.

3. Des êtres très différents par essence ne peuvent être unis que par un intermédiaire. Or l’âme intellectuelle est très différente du corps, parce qu’elle est incorporelle, et parce qu’elle est incorruptible. Elle doit donc lui être unie par un intermédiaire qui soit corporel et incorruptible. Ce sera une lumière céleste, capable d’harmoniser les éléments et de les unir en un tout.

En sens contraire :

pour Aristote " il ne faut pas se demander si l’âme et le corps sont un, pas plus qu’on ne se le demande pour la cire et son empreinte ". Or l’empreinte est unie à la cire sans intermédiaire. Il en va donc de même pour l’âme et le corps.

Réponse :

Si, comme le veulent les platoniciens, l’âme était unie au corps à la manière d’une cause motrice, il faudrait admettre des corps intermédiaires entre l’âme et le corps de l’homme ou de n’importe quel animal. Il convient en effet à la cause motrice de mettre en mouvement un être éloigné d’elle par des intermédiaires plus proches.

Mais, si l’âme est unie au corps comme une forme ainsi qu’on l’a dit, il est impossible qu’elle lui soit unie par l’intermédiaire d’un autre corps. La raison en est que l’unité est toujours fonction de l’être. Or la forme donne par elle-même l’être en acte à une réalité, puisqu’elle est par essence un acte ; et elle ne donne pas l’être par intermédiaire. Aussi l’unité d’un composé de matière et de forme est-elle le fait de la forme elle-même, qui est, selon tout elle-même, unie à la matière comme son acte. Et il n’y a pas d’autre cause unissante que celle qui donne à la matière d’être en acte, comme dit Aristote.

Par conséquent, l’opinion de ceux qui admettaient des intermédiaires corporels entre l’âme et le corps de l’homme est évidemment fausse. Parmi eux, les platoniciens affirmaient que l’âme intellectuelle possède un corps incorruptible, qui lui est naturellement uni, dont elle ne se sépare jamais, et au moyen duquel elle est unie au corps humain corruptible. - Selon d’autres, cette union se fait par un " esprit " matériel. - Selon d’autres encore, l’âme est unie au corps par le moyen de la lumière, qui pour eux est corporelle, et de la nature de la " quinte essence ", si bien que l’âme végétative est unie au corps par la lumière du ciel des étoiles ; l’âme sensitive, par celle du ciel cristallin ; et l’âme intellectuelle, par celle du ciel empyrée. Tout cela est imaginaire et dérisoire, car la lumière n’est pas un corps ; la " quinte essence " ne peut pas entrer en composition dans un corps mixte d’une façon matérielle, parce qu’elle est inaltérable, mais seulement s’y unir par sa puissance active ; enfin l’âme est unie immédiatement au corps comme la forme à sa matière.

Solutions :

1. Saint Augustin parle de l’âme pour autant qu’elle met le corps en mouvement : c’est pourquoi il emploie le mot " gouvernement ". Il est d’ailleurs vrai qu’elle meut les parties les plus grossières du corps par le moyen des plus subtiles. Le premier instrument de la faculté motrice est l’" esprit vital", selon Aristote.

2. L’" esprit vital " disparaissant, l’union de l’âme et du corps cesse, mais ce n’est pas parce qu’il joue le rôle d’intermédiaire, c’est parce que la disposition favorable à l’union disparaît avec lui. L’" esprit vital " est néanmoins un intermédiaire du mouvement, comme premier instrument de la faculté motrice.

3. L’âme est en effet très différente du corps, eu égard aux caractéristiques propres à l’un et à l’autre. Si l’un et l’autre existaient séparément, il faudrait faire intervenir de nombreux intermédiaires. Mais en tant que forme du corps, l’âme n’a pas un être distinct de l’être du corps ; elle lui est unie immédiatement par son être. On pourrait dire, de la même manière, que toute forme, considérée comme acte, est très éloignée de la matière, qui est seulement un être en puissance.