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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Le principe pensant s’unit-il au corps comme une forme ?

Objections :

1. Pour Aristote, " l’intellect est séparé " et n’est l’acte d’aucun corps. Il ne peut donc s’unir à lui comme une forme.

2. Toute forme est déterminée par la nature de sa matière ; sans quoi, il n’y aurait pas besoin d’une proportion entre la matière et la forme. Mais si l’intellect s’unissait au corps comme une forme, comme tout corps a une nature déterminée, il faudrait que l’intellect aussi ait une nature déterminée. Il ne pourrait plus alors connaître toutes choses, ce qu’on a établi précédemment. Ce qui serait contre la nature même d’intellect. L’intellect n’est donc pas uni au corps comme une forme.

3. Toute puissance réceptrice qui est l’acte d’un corps reçoit la forme sous un mode matériel et individuel ; car la forme est reçue selon le mode d’existence de ce qui la reçoit. Or, la forme de la réalité intellectuellement connue n’est pas reçue dans l’intelligence de la manière que l’on vient de dire, mais, au contraire, sous un mode immatériel et universel. Autrement, l’intelligence ne connaîtrait pas l’immatériel et l’universel, mais seulement le singulier, comme fait le sens. L’intellect n’est donc pas uni au corps comme une forme.

4. La puissance d’agir et l’action appartiennent à une même réalité ; c’est le même être en effet qui peut agir et qui agit. Nous savons déjà e que l’activité intellectuelle n’appartient à aucun corps. La puissance intellectuelle ne sera donc pas la puissance d’un corps. Et puisque nulle puissance ne peut être plus éloignée de la matière ou plus simple que l’essence dont elle procède, l’essence même d’où sort la faculté intellectuelle ne peut être unie au corps comme une forme.

5. Ce qui possède l’être par soi-même ne doit pas s’unir au corps comme une forme. Car la forme est " ce par quoi " une réalité existe, et ainsi, à parler en rigueur, l’être de la forme n’est pas celui de la forme en elle-même, mais du composé dont elle est la forme. Or, le principe pensant possède l’être par lui-même, et il est subsistant, comme on l’a dit. Il ne s’unit donc pas au corps comme une forme.

6. Ce qui appartient par soi-même à une réalité s’y trouve toujours. Or, il appartient à la forme d’être unie par elle-même à la matière. Ce n’est pas accidentellement, mais par essence qu’elle est l’acte d’une matière, ou alors l’union de la matière et de la forme ne donnerait pas un tout essentiel, mais un tout accidentel. La forme ne peut donc exister sans sa matière propre. Or le principe pensant, qui est incorruptible comme on l’a montré, continue d’exister sans être uni à un corps, lorsque le corps est détruit. Il ne lui est donc pas uni comme une forme.

En sens contraire :

pour Aristote, la différence spécifique d’une réalité doit se prendre de sa forme. Or, chez l’homme, cette différence, c’est le " rationnel ", à cause même du principe intelligent qui est en lui. Ce principe est donc la forme de l’homme.

Réponse :

Il est nécessaire d’affirmer que l’âme intellectuelle, principe de l’activité intellectuelle, est " forme " comme humain. Le principe immédiat de l’opération d’un être, c’est la forme de cet être auquel une activité est attribuée ; ainsi, le principe immédiat de la guérison du corps, c’est la santé ; celui du savoir dans l’âme, c’est la science. La santé est donc forme pour le corps, et la science forme pour l’âme. Car un être agit en tant qu’il est en acte, et ce par quoi il agit, c’est cela même par quoi il est en acte. Or le principe immédiat de la vie du corps, c’est l’âme. Et comme la vie se révèle par des activités qui varient selon le degré d’être des vivants, le principe immédiat de chacune des activités vitales en eux, c’est l’âme. L’âme est le principe qui nous fait nous développer physiquement, sentir, nous mouvoir dans l’espace, et pareillement penser. Ce principe de notre pensée, qu’on l’appelle intelligence ou âme intellectuelle, est donc la forme du corps. Telle est la démonstration d’Aristote.

Mais si l’on voulait soutenir que l’âme intellectuelle n’est pas forme du corps, il faudrait montrer comment l’acte de penser peut appartenir à tel homme en particulier. Chacun sait en effet par expérience que c’est lui-même qui pense. - Or, l’action est attribuée à un être de trois manières selon Aristote : " Ou bien cet être agit selon tout ce qu’il est, ainsi le médecin guérit ; ou selon une partie de lui-même, ainsi l’homme voit par ses yeux ; ou par accident, ainsi dit-on que le blanc construit, parce qu’il arrive que l’architecte soit blanc. " Donc, lorsque nous disons que Socrate ou Platon font acte d’intelligence, on ne leur attribue pas cela par accident mais en tant qu’ils sont hommes, c’est-à-dire en vertu de leur essence. Il faut donc admettre que Socrate pense selon tout ce qu’il est, d’après la conception platonicienne pour laquelle l’homme, c’est l’âme intellectuelle. Ou bien admettre que l’intelligence n’est qu’une partie de la réalité de Socrate. La première opinion est insoutenable, car nous avons montré, que c’est le même homme qui a conscience, à la fois, de sentir et de penser. Or, sentir ne peut se faire sans le corps qui doit donc être une partie de l’homme. Par conséquent, l’intelligence par laquelle Socrate pense est une partie de son être, si bien que l’intelligence est en quelque façon unie à son corps.

Le Commentateur soutient que cette union se réalise au moyen de l’" espèce intelligible ". Celle-ci se trouverait à la fois dans l’intellect possible, et dans les images qui dépendent d’organes corporels. Ainsi donc, la continuité entre l’intellect possible et le corps de tel ou tel homme serait assurée par l’espèce intelligible. Mais une continuité, une union de cette sorte ne peut faire que l’action de l’intellect soit vraiment une action de Socrate. Une comparaison empruntée à l’ordre de la sensation, (point de départ des recherches d’Aristote sur l’intelligence), va éclairer le problème. Les images sont à l’intelligence dans le même rapport que les couleurs à la vue. Les " espèces " qui proviennent des images sont donc dans l’intellect possible comme les " espèces " sensibles des couleurs sont dans la faculté de voir. Mais du fait que les couleurs dont les similitudes sont dans la vue, se trouvent sur un mur, il ne s’ensuit pas qu’on attribue au mur l’action de voir ; on dira plutôt qu’il est vu. De même, par le fait que les espèces qui proviennent des images sont dans l’intellect possible, il ne s’ensuit pas que Socrate qui possède ces images pense lui-même, mais que lui ou ses images sont compris par l’intellect.

Selon d’autres philosophes, l’intellect est uni au corps comme un principe moteur, en sorte que l’intellect et le corps forment un seul être, ce qui permet d’attribuer l’action de l’intellect à ce tout. Mais cette théorie est sans aucune valeur, et cela pour plusieurs motifs : 1. L’intellect ne peut donner de mouvement au corps que par le moyen de l’affectivité. Or le mouvement affectif présuppose un acte intellectuel. Ce n’est donc pas en raison d’une impulsion de l’intellect que Socrate pense ; au contraire, c’est parce que Socrate pense qu’il reçoit une impulsion de l’intellect. - 2. Socrate est un être individuel, dont l’essence, composée de matière et de forme, est une ; si l’intellect n’est pas sa forme, il n’appartiendra pas à son essence. L’intellect sera donc avec Socrate dans le rapport d’un principe moteur avec ce qui est mis en mouvement. Mais penser est une activité immanente, ayant son terme dans le sujet, et non pas transitive, ayant son terme dans un autre, comme l’action de chauffer. On ne peut donc attribuer l’acte d’intelligence à Socrate parce qu’il recevrait une impulsion de l’intellect. - 3. L’action d’une cause motrice n’appartient au mobile que comme à un instrument, telle l’action du menuisier sur la scie. S’il convient à Socrate de penser en raison de l’activité de sa cause motrice, il ne sera donc qu’un instrument. Conclusion contraire à la pensée d’Aristote, pour qui penser ne se réalise pas au moyen d’un instrument corporel. - 4. L’action de la partie est attribuée au tout, comme celle de l’œil l’est à l’homme ; elle n’est cependant jamais attribuée à une autre partie du même être, si ce n’est peut-être par accident. On ne dira pas que la main voit, parce que l’œil voit. Donc, si l’unité de l’intellect et de Socrate se réalise seulement comme on vient de le dire, l’action de l’intellect ne pourra être attribuée à Socrate. D’autre part, si Socrate est un tout composé de l’intellect et des autres éléments qui constituent Socrate, et si cependant l’intellect ne lui est uni que comme une cause motrice, il en résulte que Socrate n’est pas absolument un, et donc qu’il n’est pas absolument un être ; car toute réalité possède l’être de la même manière qu’elle possède l’unité.

Il ne reste donc que la solution d’Aristote cet homme pense parce que le principe pensant est sa forme. C’est donc l’acte intellectuel qui permet de prouver que le principe de la pensée est la forme du corps.

On peut encore le montrer d’après l’essence de l’espèce humaine. La nature d’une réalité est révélée par son opération. L’opération propre à l’homme est de penser ; car c’est par là qu’il est supérieur à tous les animaux. Et Aristote a établi dans cette activité, comme étant proprement humaine, le parfait bonheur. L’espèce de l’homme doit donc être déterminée d’après le principe de cette activité. Et comme l’espèce est déterminée d’après la forme propre à un être, il s’ensuit que le principe de l’activité intellectuelle est pour l’homme cette forme propre.

Il faut ici considérer que plus la forme est d’un degré élevé, plus elle a d’emprise sur la matière corporelle, moins elle y est " enfoncée ", et plus elle la dépasse par son activité ou sa puissance. Ainsi la forme d’un corps composé possède une activité qui n’a pas pour cause les qualités élémentaires. Et plus on s’élève dans l’échelle des êtres, plus on trouve que la vertu de la forme dépasse la matière élémentaire : l’âme végétale la dépasse plus que ne le fait la forme du métal, l’âme sensitive plus que ne le fait l’âme végétative. Or, l’âme humaine est la forme la plus élevée en perfection. Sa puissance dépasse si fort la matière corporelle qu’elle possède une activité et une faculté où cette matière n’entre en aucune façon. Cette faculté, c’est l’intelligence.

Il faut bien voir enfin que si l’on donnait l’âme comme un composé de matière et de forme, elle ne pourrait absolument pas être forme du corps. La forme est acte, la matière est seulement puissance ; un composé de matière et de forme ne peut donc pas être, selon tout ce qu’il est, la forme d’un autre sujet. Si ce composé n’est forme que selon une partie de son être, cette partie sera appelée " âme ", et le sujet de la forme sera appelé " premier animé ", comme on l’a dit plus haut.

Solutions :

1. La forme la plus parfaite à laquelle s’arrête la recherche du philosophe de la Nature, c’est-à-dire l’âme humaine, " est bien une forme séparée, mais unie à la matière " d’après Aristote ; et il le prouve par le fait que " l’homme est engendré de la matière par l’homme et par le soleil ". Elle est en effet séparée en tant que principe d’intellection ; car la faculté intellectuelle n’est pas la vertu d’un organe corporel à la manière dont la faculté de voir est l’acte de l’œil. Penser, en effet, est un acte, qui ne peut s’exercer comme " voir ", par un organe corporel. Néanmoins l’âme qui possède cette puissance intellectuelle est unie à la matière, en tant qu’elle est la forme du corps, et le terme de la génération humaine. D’où cette affirmation du traité De l’Âme que l’intelligence est une forme séparée, parce qu’elle n’est pas la " vertu " d’un organe corporel.

2 et 3. En conséquence, pour que l’homme puisse tout comprendre par son intelligence, et qu’il saisisse l’immatériel et l’universel, il suffit que cette faculté intellectuelle ne soit pas l’acte du corps.

4. L’âme humaine, en raison de sa perfection, n’est pas une forme enfoncée dans la matière, totalement absorbée par elle. Rien n’empêche donc qu’une de ses puissances ne soit pas l’acte d’un corps. Cependant l’âme, considérée selon son essence, est la forme du corps.

5. L’âme communique à la matière corporelle l’être par lequel elle est une réalité subsistante ainsi l’âme intellectuelle ne forme avec cette matière qu’un seul être, en sorte que cet être qui est celui du composé tout entier est également l’être de l’âme. Cela n’arrive pas pour les formes qui ne sont pas subsistantes. En conséquence, l’âme humaine conserve son être, le corps étant détruit, ce qui n’est pas le cas des autres formes.

6. Il convient par essence à l’âme d’être unie à un corps, comme au corps léger de se tenir en haut. Le corps léger demeure léger lorsqu’il est séparé de son lieu naturel, mais il garde une tendance, une inclination à y retourner. De même l’âme humaine conserve son être lorsqu’elle est séparée du corps, tout en ayant une aptitude, une inclination naturelle à s’unir à la matière.