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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 6 — Les Puissances émanent-elles de l’essence de l’âme ?

Objections :

1. Il semble que non, car d’un principe simple ne peuvent procéder des réalités diverses. L’essence de l’âme est une et simple. Puisque ses puissances sont nombreuses et diverses, elles ne peuvent émaner de son essence.

2. L’être dont un autre procède est la cause de ce dernier. Or l’essence de l’âme ne peut être la cause des puissances, comme il est évident à l’examen des différents genres de causes. Les puissances n’émanent donc pas de l’essence de l’âme.

3. L’émanation désigne un certain mouvement. Or rien ne se meut soi-même, si ce n’est selon une partie de soi ; on dit par exemple que l’animal se meut lui-même, parce qu’une partie de son être donne le mouvement et qu’une autre le reçoit. L’âme non plus, selon Aristote, n’est pas mise en mouvement. L’âme ne cause donc pas en elle-même ses propres puissances.

En sens contraire :

Les facultés de l’âme sont des propriétés qu’elle possède par nature. Or le sujet est cause de ses propres accidents : il est en effet exprimé dans la définition de chacun d’eux selon Aristote. Les facultés procèdent donc de l’essence de l’âme comme de leur cause.

Réponse :

Il y a entre forme substantielle et forme accidentelle des ressemblances et des différences. Elles ont en commun d’être en acte, et de faire que quelque chose soit en acte. Mais elles diffèrent sous deux rapports.

1. La forme substantielle donne l’être absolument, et son sujet est seulement de l’être en puissance. La forme accidentelle ne donne pas l’être absolument, mais telle qualité, telle quantité, ou toute autre modalité, et son sujet, c’est de l’être déjà en acte. On trouvera donc l’être actuel dans la forme substantielle avant de le trouver dans son sujet ; et puisque ce qui est premier dans un genre est toujours cause, la forme substantielle causera l’être en acte dans son sujet. Mais à l’inverse, l’actualité de l’être se trouve dans le sujet de la forme accidentelle avant de se trouver en celle-ci. C’est pourquoi l’actualité de cette forme est causée par l’actualité même du sujet ; de telle sorte que le sujet reçoit la forme accidentelle pour autant qu’il est en puissance, mais il la produit pour autant qu’il est en acte. Cela, nous ne l’affirmons que de l’accident qui est une propriété essentielle ; car, pour l’accident d’origine externe, le sujet ne fait que le recevoir : ce qui le produit, c’est un principe extérieur.

2. Les formes substantielle et accidentelle diffèrent encore en ce que la matière est ordonnée à la forme substantielle et parce que l’élément le moins important est toujours ordonné à celui qui l’est davantage. A l’inverse, la forme accidentelle a pour rôle de perfectionner le sujet.

D’après ce qui précède, il est évident que le sujet des puissances de l’âme est soit seulement l’âme elle-même, qui peut être sujet d’un accident, en tant que puissance réceptrice, soit le composé. Et ce dernier existe en acte par le fait de l’âme. En conclusion, toutes les puissances, quel que soit leur sujet : l’âme seule ou le composé, émanent de l’essence de l’âme comme de leur principe. Comme on l’a dit, en effet, l’accident est causé par le sujet, en tant que celui-ci est en acte ; il est reçu en lui, en tant que le sujet est en puissance.

Solutions :

1. D’un principe simple plusieurs effets peuvent procéder naturellement, selon un ordre déterminé, ou encore en raison d’une diversité de sujets récepteurs. Ainsi donc, d’une seule et même essence émanent de nombreuses puissances de nature différente, soit à cause des rapports d’ordre qu’elles ont entre elles, soit du fait qu’il y a divers organes corporels.

2. Par rapport à ses propriétés, le sujet est cause finale, et en un certain sens cause efficiente ; et même cause matérielle, comme sujet récepteur de l’accident. De là, nous pouvons conclure que l’essence de l’âme est la cause de toutes les puissances, à la fois comme fin et comme principe actif, et de certaines d’entre elles comme sujet récepteur.

3. Les propriétés émanent de leur sujet non par une sorte de changement, mais par une sorte de rejaillissement naturel. Ainsi une modalité d’être rejaillit naturellement d’une autre : par exemple, à partir de la lumière, la couleur.