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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — L’essence de l’âme est-elle identique à sa puissance ?

Objections :

1. Saint Augustin a dit : " L’esprit, la connaissance et l’amour sont substantiellement dans l’âme, ou, en d’autres termes, essentiellement. " Et encore : " La mémoire, l’intelligence et la volonté sont une seule vie, un seul esprit, une seule essence. "

2. L’âme est plus noble que la matière première. Or la matière première est sa propre puissance. A plus forte raison, l’âme.

3. La forme substantielle est plus simple que la forme accidentelle. Ce qui le montre, c’est que la forme substantielle ne peut croître ou décroître, mais possède un être indivisible. Or la forme accidentelle est sa propre vertu. À plus forte raison la forme substantielle, qui est l’âme.

4. La puissance sensible est ce par quoi nous sentons ; la puissance intellectuelle, ce par quoi nous pensons. Or "le principe propre de la sensation et de l’intellection, c’est l’âme " selon Aristote. L’âme est donc identique à ses puissances.

5. Tout ce qui n’appartient pas à l’essence d’une réalité est accidentel. Si la puissance de l’âme n’appartient pas à son essence, elle est donc un accident. Or c’est contraire à la pensée de Saint Augustin. Pour lui, les fonctions notées plus haut "ne sont pas dans l’âme comme dans un sujet, à la manière dont la couleur, la configuration, ou tout autre mode de la qualité et de la quantité appartiennent à un corps. Car toute modalité de ce genre est rigoureusement limitée à son sujet, tandis que l’âme peut encore connaître et aimer les autres réalités ".

6. Une forme simple ne peut jouer le rôle de sujet. Or l’âme est une forme simple, puisqu’elle n’est pas composée de forme et de matière, on l’a dit plus haute. Les puissances de l’âme ne peuvent donc être en elle comme dans un sujet.

7. Un accident ne peut causer une différence substantielle. Et cependant " sensible " et " rationnel " sont des différences substantielles. Or elles sont fondées sur le sens et sur la raison, qui sont des puissances de l’âme. Ces puissances ne sont donc pas des accidents. Et de la sorte, la puissance de l’âme est identique à son essence.

En sens contraire :

d’après Denys, " on distingue dans les esprits célestes l’essence, la puissance, et l’activité ". À plus forte raison, l’essence et la vertu ou puissance sont-elles distinctes dans l’âme.

Réponse :

En dépit de l’affirmation de certains, il est impossible de dire que l’essence de l’âme soit sa puissance. On le démontrera ici de deux manières.

1. L’être et n’importe quel genre de l’être se divisent en puissance et acte. Il faut donc que l’un et l’autre se rapportent au même genre ; si l’acte n’appartient pas au genre " substance ", la puissance qui lui est corrélative ne peut appartenir à ce genre. Or, l’activité de l’âme ne se trouve pas dans le genre substance ; en Dieu seul l’activité est sa substance même, en sorte que la puissance divine, principe de son activité, c’est l’essence même de Dieu. Mais cela ne peut être vrai ni de l’âme, ni d’aucune autre créature, comme on l’a dit précédemment de l’ange.

2. C’est impossible encore, à considérer seulement l’âme. Sous le rapport de l’essence, l’âme est un acte. Si l’essence de l’âme était le principe immédiat de l’activité, l’être qui possède une âme aurait donc toujours en acte les opérations vitales, de même qu’il est toujours vivant en acte. Car l’âme, en tant que forme, n’est pas un acte ordonné à un acte ultérieur : elle est le terme dernier de la génération. Aussi être encore en puissance à un autre acte ne lui convient pas sous le rapport de l’essence, c’est-à-dire comme forme, mais sous le rapport de sa puissance. Aussi l’âme, en tant que sujet de sa puissance d’opération, est-elle appelée un acte premier ordonné à un acte second. - Or l’être qui possède une âme n’est pas toujours en acte de ses opérations vitales. La définition même de l’âme l’indique : elle est "l’acte d’un corps ayant la vie en puissance ", et cependant une telle puissance n’exclut pas l’existence actuelle de l’âme. L’essence de l’âme n’est donc pas sa puissance. Aucun être en effet n’est en puissance par rapport à l’acte, en tant qu’il est acte lui-même.

Solutions :

1. Saint Augustin parle ici de l’âme (mens) en tant qu’elle se connaît et s’aime elle-même. De cette façon, la connaissance et l’amour sont substantiellement ou essentiellement dans l’âme pour autant qu’il s’agit de la connaître et de l’aimer elle-même : car la substance, l’essence de l’âme, est connue et aimée. - Même interprétation, lorsqu’il parle " d’une seule vie, d’un seul esprit, d’une seule essence ". - Ou encore, selon une autre explication, cette manière de parler est juste si l’on pense à la relation qu’un tout potentiel soutient avec ses parties. Le cas de ce tout est intermédiaire entre celui du tout universel et celui du tout intégral. Le tout universel se trouve en chacune de ses parties avec toute son essence et toute sa puissance : ainsi " animal " par rapport à l’homme et au cheval. On peut donc attribuer rigoureusement ce tout à l’une quelconque des parties. Quant au tout intégral, il n’est en aucune manière en entier dans chacune des parties. L’attribution ne peut donc se faire à chacune d’elles, prise individuellement ; on peut néanmoins le faire d’une manière impropre, en attribuant ce tout à l’ensemble des parties ; on dit ainsi que le mur, le toit, les fondations sont la maison. Le tout potentiel est bien en chaque partie avec toute l’essence, mais non avec sa puissance entière. On pourra donc en faire l’attribution à l’une quelconque des parties, mais non aussi rigoureusement que dans le cas du tout universel. Et c’est ainsi que Saint Augustin entend que la mémoire, l’intelligence et la volonté sont l’essence même de l’âme.

2. L’acte auquel la matière première est en puissance est la forme substantielle. C’est pourquoi la puissance de la matière n’est pas autre chose que son essence.

3. L’action, comme l’être, appartient au composé ; c’est en effet à l’être existant qu’il appartient d’agir. Or, le composé existe substantiellement par la forme substantielle, et il agit par la puissance qui suit cette forme. En conséquence, la forme accidentelle active est avec la forme substantielle de l’être qui agit (ainsi la chaleur avec le feu) dans le même rapport que la puissance de l’âme avec son essence.

4. C’est de la forme substantielle que la forme accidentelle tient d’être principe de l’action. La forme substantielle est donc le principe premier de l’action, mais non son principe prochain. C’est le sens de l’affirmation d’Aristote : " Ce par quoi nous comprenons et sentons, c’est l’âme. "

5. Si l’on entend par "accident" ce qui s’oppose à la substance, alors il n’y a pas de milieu entre substance et accident. Car leur opposition s’obtient par affirmation et négation : être dans un sujet, ne pas être dans un sujet. En ce sens, la puissance de l’âme, du fait qu’elle n’est pas son essence, est un accident, classé dans la seconde espèce de la Qualité. - Mais si l’on entend par " accident " l’un des cinq prédicables, on peut trouver un intermédiaire entre l’accident et la substance. En effet, tout ce qui est essentiel à une réalité appartient à la substance. Cependant tout ce qui ne lui est pas essentiel ne peut être appelé accident prédicable, mais cela seul qui n’est pas causé par les principes essentiels de l’espèce. Car le " propre " ne fait pas partie de l’essence de la réalité ; mais il est causé par les principes essentiels de l’espèce ; il est intermédiaire entre l’essence et l’accident entendu au sens d’accident prédicable. C’est de cette façon qu’on peut considérer les puissances de l’âme comme intermédiaires entre la substance et l’accident, en tant que propriétés naturelles de l’âme. Quant à l’expression de Saint Augustin : "ne sont pas dans l’âme comme dans un sujet, à la manière dont la couleur, la configuration, ou tout autre mode de la qualité et de la quantité appartiennent à un corps. Car toute modalité de ce genre est rigoureusement limitée à son sujet, tandis que l’âme peut encore connaître et aimer les autres réalités ", il faut la comprendre comme plus haut (sol. 1), c’est-à-dire : dans leur rapport à l’âme, non pas en tant qu’elle aime et connaît, mais en tant qu’elle est aimée et connue. Et voici la marche de sa preuve : Si l’amour était dans l’âme aimée comme un accident dans un sujet, il s’ensuivrait que l’accident dépasserait le sujet où il se trouve, puisqu’il est d’autres réalités que l’âme qui sont objets d’amour.

6. Bien que l’âme ne soit pas composée de matière et de forme, elle est néanmoins en puissance sous un certain rapport, nous l’avons dit, ce qui lui permet d’être sujet pour l’accident. L’affirmation avancée dans cette objection s’applique à Dieu qui est Acte pur, et c’est pour lui que Boèce en fait usage.

7. On n’établit pas les différences substantielles " rationnel " et " sensible " à partir des facultés, sens et raison, mais à partir de l’âme sensitive et rationnelle elle-même. Toutefois, les formes substantielles, inconnaissables pour nous en elles-mêmes, n’étant connues que par leurs accidents, rien n’empêche de dénommer par ces derniers les différences substantielles.