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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — L’appétit sensible se divise-t-il en puissances distinctes, l’irascible et le concupiscible ?

Objections :

1. " C’est une même faculté de l’âme qui a pour objet les contraires, ainsi la vue a pour objet le blanc et le noire. " Or ce qui convient et ce qui nuit sont des contraires. Du fait que le concupiscible a pour objet ce qui convient, et l’irascible, ce qui nuit, ils ne forment qu’une même puissance.

2. L’appétit sensible n’a pas d’autre objet que ce qui convient dans l’ordre de la sensation. Or, c’est là l’objet du concupiscible. Donc aucun appétit sensible n’est différent du concupiscible.

3. La haine est dans la puissance irascible. En effet, d’après Saint Jérôme : " L’irascible doit nous procurer la haine du vice. " Or la haine, étant le contraire de l’amour, se trouve dans la puissance concupiscible. Les deux puissances ne forment donc qu’une faculté.

En sens contraire :

Saint Grégoire de Nysse et Saint Jean Damascène distinguent ces deux puissances comme des parties de l’appétit sensible.

Réponse :

L’appétit sensible est un pouvoir qu’on appelle génériquement sensibilité, mais il se divise en deux facultés qui sont ses espèces : l’irascible et le concupiscible. Pour en être persuadé, il faut considérer ceci : les êtres corruptibles de la nature doivent avoir non seulement une inclination à suivre ce qui leur convient et à fuir ce qui leur est nuisible, mais encore une inclination à résister aux causes de corruption et aux agents contraires qui empêchent d’acquérir ce qui convient, et apportent ce qui est nuisible. Ainsi le feu est enclin naturellement non seulement à s’éloigner d’un lieu inférieur, qui ne lui convient pas, et à s’élever vers le haut, ce qui est conforme à sa nature, mais encore à s’opposer à ce qui peut le détruire ou gêner son action. Puisque l’appétit sensible est une inclination consécutive à la connaissance sensible, comme la tendance naturelle est une inclination consécutive à la forme naturelle, il doit y avoir dans la partie sensitive de l’âme deux puissances. L’une, par laquelle l’âme est directement inclinée à rechercher ce qui lui convient dans l’ordre sensible, et à fuir ce qui peut lui nuire, est le concupiscible. L’autre, par laquelle l’animal résiste aux attaques des choses qui l’empêchent d’atteindre ce qui convient et lui causent du dommage, est l’irascible. En conséquence, on dit que son objet est : ce qui est ardu ; car il tend à surmonter les obstacles et à les dominer.

On ne peut ramener ces deux inclinations à un même principe ; car il arrive que l’âme s’occupe des choses pénibles, contre l’inclination du concupiscible, afin de suivre celle de l’irascible qui est de lutter contre les obstacles.

D’où l’opposition entre passions de l’irascible et celles du concupiscible ; ainsi, lorsque la convoitise s’allume, la colère diminue, et réciproquement dans la plupart des cas.

Cela montre encore que l’irascible est une sorte de combattant et de protecteur du concupiscible ; il insurge contre les obstacles aux choses agréables que désire le concupiscible, et contre les causes de dommage que ce dernier veut fuir. Par suite, toutes les passions de l’irascible naissent des passions du concupiscible, et se terminent en elles. La colère, par exemple, naît d’une tristesse infligée au sujet, et lorsqu’elle l’en a délivré, elle prend fin dans un sentiment de joie. Autre conséquence : les animaux combattent pour ce qu’ils désirent, à savoir la nourriture et les jouissances sexuelles, selon Aristote.

Solutions :

1. Le concupiscible a pour objet à la fois ce qui convient et ce qui ne convient pas. Mais l’irascible est là pour résister aux inconvénients qui passent à l’attaque.

2. De même que les facultés sensibles de connaissance comprennent une faculté " estimative " chargée de percevoir des modalités qui n’impressionnent pas les sens, comme on l’a vu plus haut, de même l’appétit sensible possède une faculté dont l’objet n’est pas ce qui convient comme délectable au sens, mais comme utile au vivant pour sa défense : et cette faculté, c’est l’irascible.

3. La haine appartient de soi au concupiscible mais en raison de la lutte quelle provoque, elle peut relever de l’irascible.