TheoFonsAux sources de la foi

Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — L’irascible et le concupiscible obéissent-ils à la raison ?

Objections :

1. Ces deux facultés font partie de la sensibilité. Or celle-ci n’obéit pas à la raison : aussi est-elle symbolisée par le serpent, d’après Saint Augustin. Donc l’irascible et le concupiscible n’obéissent pas à la raison.

2. Quand on obéit à quelqu’un, on ne lutte pas contre lui. Or l’irascible et le concupiscible luttent contre la raison. Comme dit Saint Paul (Rm 7, 23) : " je vois dans mes membres une autre loi qui s’oppose à celle de mon esprit. " Irascible et concupiscible ne sont donc pas soumis à la raison.

3. Comme la faculté appétitive, la faculté sensible est inférieure à la raison. Or le sens n’obéit pas à la raison : nous n’entendons pas quand nous le voulons. Semblablement, les facultés de l’appétit sensible ne lui obéissent pas.

En sens contraire :

selon Saint Jean Damascène " ce qui obéit à la raison et se laisse persuader par elle se divise en convoitise et colère ".

Réponse :

Irascible et concupiscible obéissent à la partie supérieure de l’âme, qui comprend raison et volonté, de deux manières, c’est-à-dire quant à la raison et quant à la volonté. Ils obéissent à la raison dans leur activité même. En voici le motif : l’appétit sensible chez les animaux reçoit naturellement son mouvement de l’estimative ; par exemple, la brebis a peur parce qu’elle estime le loup son ennemi. Au lieu de l’estimative, il y a chez l’homme, nous l’avons déjà dit, la cogitative, que certains philosophes nomment raison particulière, parce qu’elle opère des synthèses de représentations individuelles. Aussi l’appétit sensible de l’homme est-il, par nature, mis en mouvement par elle. Mais la raison particulière reçoit naturellement, chez l’homme, son mouvement et sa direction de la raison universelle ; c’est pourquoi, dans le raisonnement syllogistique, on tire de propositions universelles des conclusions particulières. Il s’ensuit évidemment que la raison universelle commande à l’appétit sensible qui se divise en concupiscible et irascible, et que cet appétit lui obéit. Mais la déduction qui va de principes universels à des conclusions particulières n’est pas l’œuvre de l’intelligence intuitive, mais de la raison. Donc ces deux puissances sensibles obéissent plutôt à la raison qu’à l’intelligence. Chacun peut l’éprouver en soi-même : on peut apaiser la colère, la crainte, etc., ou aussi les exciter, à l’aide de considérations d’ordre universel.

L’appétit sensible est soumis à la volonté, dans l’exécution qui s’accomplit au moyen de la faculté motrice. Chez les autres animaux, en effet, le mouvement suit immédiatement l’état affectif ; ainsi la brebis qui a peur du loup s’enfuit aussitôt. Car il n’y a pas chez eux d’appétit supérieur qui s’y oppose. Mais l’homme ne suit pas aussitôt le mouvement de l’appétit, que ce soit l’irascible ou le concupiscible. Il attend le commandement de l’appétit supérieur, la volonté. En effet, quand des puissances motrices sont ordonnées l’une à l’autre, la seconde n’imprime de mouvement qu’en vertu de la première ; aussi l’appétit inférieur ne peut-il mouvoir que si l’appétit supérieur y consent. C’est ce que veut dire Aristote : l’appétit supérieur met en mouvement l’appétit inférieur, comme une sphère céleste en meut une autre. De cette façon donc, l’irascible et le concupiscible obéissent à la raison.

Solutions :

1. La sensibilité est symbolisée par le serpent d’après ce qui lui convient en propre comme pouvoir sensible. Irascible et concupiscible désignent plutôt l’affectivité sensible par rapport à son activité à laquelle la raison l’engage.

2. Comme dit Aristote " Il faut considérer dans cet animal qu’est l’homme, un pouvoir despotique et un pouvoir politique ; l’âme domine le corps par un pouvoir despotique ; l’intellect domine l’affectivité par un pouvoir politique et royal. " Le pouvoir despotique est celui par lequel quelqu’un commande à des esclaves qui n’ont pas la faculté de résister à l’ordre du chef, car ils n’ont rien à eux. Le pouvoir politique et royal est celui par lequel en commande à des hommes libres qui, bien que soumis à l’autorité du chef, ont cependant quelque pouvoir propre qui leur permet de résister à ses ordres.

Ainsi donc, l’âme domine le corps par un pouvoir despotique ; car les membres du corps ne peuvent aucunement résister à son commandement, mais, suivant son appétit, la main, le pied, et tout membre qui peut recevoir naturellement une impulsion de la volonté, se meuvent aussitôt. Mais on dit que l’intelligence, c’est-à-dire la raison, commande à l’irascible et au concupiscible par un pouvoir politique, car l’affectivité sensible a un pouvoir propre qui lui permet de résister au commandement de la raison. L’appétit sensible, en effet, peut entrer naturellement en action sous l’impulsion non seulement de l’estimative chez les animaux, et, chez l’homme, de la cogitative que la raison universelle dirige, mais encore sous celle de l’imagination et des sens. Nous savons par expérience que l’irascible et le concupiscible s’opposent à la raison, quand nous sentons ou imaginons une chose agréable que la raison interdit, ou une chose attristante que la raison prescrit. Ainsi, le fait que ces deux facultés s’opposent parfois à la raison n’empêche pas qu’elles lui obéissent.

3. Les sens externes ont besoin, pour agir, des objets sensibles du dehors qui les impressionnent, et sur la présence desquels la raison n’a pas de prise. Mais les facultés internes, tant dans l’ordre de l’appétit que de la connaissance, n’ont pas besoin des réalités extérieures. C’est pourquoi elles sont soumises au commandement de la raison qui peut non seulement exciter ou apaiser les états affectifs, mais encore former des schèmes dans l’imagination.