Article 3 — Le libre arbitre est-il une puissance de l’appétit ou de la connaissance ?
Objections :
1. Saint Jean Damascène dit que " le libre arbitre accompagne aussitôt la nature rationnelle ". Or la raison est une puissance de connaître. Donc aussi le libre arbitre.
2. Le libre arbitre signifie équivalemment " jugement libre ". Mais juger appartient à la faculté de connaissance. Le libre arbitre est donc une puissance cognitive.
3. L’acte éminent du libre arbitre est le choix. Or le choix est de l’ordre de la connaissance, car il implique la comparaison d’une chose avec une autre, ce qui est le propre de la faculté de connaître. Donc le libre arbitre est une puissance cognitive.
En sens contraire :
d’après Aristote, le choix " est le désir des choses qui sont en notre pouvoir ". Or le désir est un acte de l’appétit. Donc aussi le choix. Mais il y a libre arbitre en tant que nous choisissons. Le libre arbitre est donc une faculté appétitive.
Réponse :
L’acte propre du libre arbitre est le choix. Car nous sommes libres en tant que nous pouvons accepter une chose en en refusant une autre ; ce qui est choisir. Il faut donc considérer la nature du libre arbitre d’après le choix. Or dans le choix s’unissent un élément de connaissance et un élément d’appétitivité. Dans l’ordre de la connaissance, est requise la délibération par quoi l’on juge quel terme de l’alternative doit être préféré à l’autre. Dans l’ordre de l’appétit, il est requis qu’en désirant on accepte le discernement opéré par la délibération. C’est pourquoi Aristote au livre VI de l’Ethique il ne détermine pas si le choix appartient plutôt à la faculté appétitive ou à la connaissance. Il est dit en effet que le choix est " ou bien un intellect qui désire, ou bien un appétit qui juge ". Mais au livre III, il incline plutôt vers le second sens, quand il nomme " le choix un désir qui a rapport à la délibération ". La raison en est que le choix a pour objet propre ce qui conduit à la fin ; or le moyen, comme tel, est un bien utile. Aussi le bien, en tant que tel, étant objet de l’appétit, le choix est dans son principe l’acte d’une faculté appétitive. Et ainsi le libre arbitre est une puissance de l’appétit.
Solutions :
1. Les puissances appétitives marchent de pair avec les facultés de connaissance. D’où l’expression du Damascène.
2. Le jugement est pour ainsi dire la conclusion à laquelle se détermine la délibération. Or celle-ci est déterminée d’abord par le jugement de la raison et ensuite par l’acceptation de l’appétit. Ce qui fait dire à Aristote : " Ayant formé notre jugement par la délibération, nous désirons selon celle-ci. " Et de cette façon le choix lui-même est regardé comme un certain jugement d’après lequel on nomme le libre arbitre.
3. Cette comparaison qui est impliquée dans le choix se rattache à la délibération qui le précède et qui appartient à la raison. L’appétit ne fait pas de comparaison ; néanmoins par le fait qu’il est mû par la faculté de connaissance qui, elle, compare, il présente un semblant de comparaison, puisqu’il préfère une chose à une autre.