Article 4 — Le libre arbitre est-il la même puissance que la volonté ?
Objections :
1. Il semble être une autre puissance, car le Damascène dit qu’autre chose est la thélèsis, autre chose, la boulèsis. La thélèsis, c’est la volonté. La boulèsis, c’est le libre arbitre. Car, d’après lui, c’est le vouloir d’une chose, par comparaison avec une autre. Le libre arbitre paraît donc être une puissance distincte de la volonté.
2. On connaît les puissances par leurs actes. Mais le choix, qui est l’acte du libre arbitre, est autre chose que la volonté selon Aristote. Car la volonté a pour objet la fin, et le choix, ce qui conduit à la fin. Le libre arbitre est donc une puissance autre que la volonté.
3. La volonté est l’appétit intellectuel. Or, dans l’intelligence, il y a deux puissances, l’intellect agent et l’intellect possible. Donc il doit y avoir aussi dans l’appétit intellectuel une puissance distincte de la volonté. Et cela ne peut être que le libre arbitre. Donc ce dernier est une puissance distincte.
En sens contraire :
Le Damascène dit que le libre arbitre n’est rien d’autre que la volonté.
Réponse :
Les puissances appétitives doivent correspondre aux puissances cognitives, on l’a déjà dit. Le rapport qu’on trouve, dans la faculté intellectuelle de connaître, entre l’intelligence et la raison, se trouve dans l’appétit, entre la volonté et le libre arbitre, qui n’est rien d’autre que le pouvoir de choisir. Et cela est clair par la relation qu’il y a entre les objets et les actes de ces facultés. Faire acte d’intelligence implique la simple saisie de quelque chose. C’est pourquoi l’on dit justement que les principes sont saisis par l’intelligence lorsqu’ils sont connus par eux-mêmes, sans inférence. Raisonner, c’est passer d’une connaissance à une autre. Aussi, à proprement parler, nous raisonnons à propos des conclusions, qui se font connaître à partir des principes. Il en va de même dans l’appétit : vouloir implique le simple appétit de quelque chose. Par suite, la volonté a pour objet la fin, laquelle est désirée pour elle-même. Choisir, c’est vouloir une chose pour en obtenir une autre. Aussi le choix a-t-il pour objet les moyens qui conduisent à la fin. Or le rapport est le même, dans l’ordre de la connaissance, entre le principe et la conclusion à laquelle on donne son adhésion à cause du principe, - et, dans l’ordre appétitif, entre la fin et les moyens qui sont voulus en vue d’elle. Il est donc évident que le rapport de l’intelligence à la raison se retrouve entre la volonté et la faculté de choix qui est le libre arbitre. On a prouvé plus haut que faire acte d’intelligence et raisonner appartiennent à la même puissance, comme le repos et le mouvement appartiennent à une même force. Il en va donc de même, pour l’acte de vouloir et l’acte de choisir. Et voilà pourquoi la volonté et le libre arbitre ne forment pas deux puissances, mais une seule.
Solutions :
1. Boulèsis se distingue de thélèsis non en raison de la diversité des puissances, mais en raison de la différence des actes.
2. Le choix, et la volonté, c’est-à-dire l’acte de vouloir, sont des actes distincts ; néanmoins ils appartiennent à une même puissance, de même que l’acte d’intelligence et le raisonnement, on vient de le dire.
3. L’intelligence est pour la volonté une cause motrice. Il n’est donc pas besoin d’introduire dans la volonté la même distinction que dans l’intelligence entre intellect agent et intellect possible.
Il est logique de considérer maintenant les actes et les habitus de l’âme dans les facultés intellectuelles, et dans les facultés appétitives, les autres puissances ne relevant pas directement de l’étude théologique. D’autre part, les actes appétitifs relèvent de la science morale : aussi en sera-t-il traité dans la Partie de cet ouvrage réservée à cette science. On étudiera donc d’abord les actes, puis les habitus intellectuels.
Par rapport aux actes, voici quelle sera la suite des questions : On se demandera comment l’âme exerce son activité intellectuelle, d’abord quand elle est unie au corps (Q. 84-88), puis lorsqu’elle en est séparée (Q. 89).
Dans le premier cas, trois problèmes : 1° Comment l’âme connaît-elle les corps qui sont d’une nature inférieure à la sienne ? (Q. 84-86). 2° Comment se connaît-elle elle-même et connaît-elle ce qui est en elle ? (Q. 87). 3° Comment connaît-elle les substances immatérielles qui lui sont supérieures ? (Q. 88).
Il y aura trois parties dans l’étude des réalités corporelles : 1. Par quel moyen l’âme les connaît-elle ? (Q. 84). - 2. Comment et dans quel ordre ? (Q. 85). - 3. Que connaît-elle de ces réalités ? (Q. 86).