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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — L’âme connaît-elle les corps par son essence ou à travers des espèces ?

Objections :

1. Il semble que l’âme connaisse les corps par son essence. Saint Augustin dit en effet que " l’âme enveloppe en elle-même les images des corps, et s’en saisit, les formant en elle d’elle-même ; car elle donne, pour les élaborer, quelque chose de sa substance ". Or l’âme comprend les corps au moyen de représentations de ces corps. Donc l’âme connaît les réalités corporelles par son essence, qu’elle emploie à construire de telles représentations, et dont elle les forme.

2. Selon Aristote, " l’âme est d’une certaine façon toutes choses ". Puisque le semblable est connu par le semblable, l’âme connaît donc les corps par son essence.

3. L’âme est supérieure aux créatures corporelles. Or les êtres inférieurs se trouvent dans les supérieurs sous un mode plus parfait qu’en eux-mêmes, selon Denys. Les créatures corporelles existent donc dans l’essence de l’âme sous un mode plus élevé qu’elles n’existent en elles-mêmes. En conséquence, l’âme peut connaître les corps au moyen de sa substance.

En sens contraire :

Saint Augustin nous dit que, " l’esprit recueille ses connaissances des êtres corporels par les sens du corps ". Mais l’âme n’est pas connaissable par les sens. Elle ne connaît donc pas les corps au moyen de sa substance.

Réponse :

Les anciens philosophes admettaient que l’âme connaît les corps par son essence. Car ils étaient unanimement persuadés que " le semblable est connu par le semblable "-. Ils estimaient que la forme de l’objet connu est dans l’objet connaissant sous le même mode que dans l’objet. Les platoniciens furent d’un avis contraire. Platon, voyant que l’âme intellectuelle est immatérielle et connaît sous un mode immatériel, posa en thèse que les formes des réalités connues subsistaient immatériellement. Mais les premiers philosophes de la Nature, considérant que les réalités connues étaient corporelles et matérielles, regardèrent comme nécessaire leur existence matérielle dans le sujet connaissant. Aussi, pour attribuer à l’âme la connaissance de toutes choses, il leur fallut lui attribuer la nature même de tout ce qu’elle connaissait. Et puisque la nature des êtres est constituée par leur principe, ils attribuèrent à l’âme la nature du premier principe. De la sorte, le philosophe qui reconnaissait le feu comme principe de toutes choses, admettait que l’âme est de la nature du feu. De même, pour ceux qui avaient pour principe l’air ou l’eau. Empédocle, qui admettait quatre éléments matériels et deux principes de mouvement, disait aussi que tels étaient les constitutifs de l’âme. Leur opinion étant que les réalités sont matériellement dans l’âme, ils affirmèrent que toute connaissance de l’âme était matérielle, sans faire de discernement entre l’intelligence et le sens.

Mais cette opinion est à rejeter. Car, premièrement, les composés n’existent qu’en puissance dans le principe matériel en question. Or quelque chose ne peut être connu selon qu’il est en puissance, mais selon qu’il est en acte, selon Aristote, au point que la puissance elle-même n’est connue qu’au moyen de l’acte. Il ne suffirait donc pas d’attribuer à l’âme la nature des principes, pour qu’elle pût tout connaître ; mais il faudrait encore qu’elle connût la nature et la forme de chacun des composés, par exemple, de l’os, de la chair, etc., comme dit Aristote contre Empédocle, au traité De l’âme. Secondement, s’il faut que la réalité connue existe matériellement dans le sujet connaissant, il n’y a pas de raison pour que les choses qui subsistent matériellement hors de l’âme soient privées de connaissance ; si, par exemple, l’âme connaît le feu au moyen du feu, le feu qui est hors de l’âme peut aussi connaître le feu.

Il reste donc que les réalités matérielles doivent exister dans le connaissant sous un mode non pas matériel, mais plutôt immatériel. La raison en est que l’acte de connaissance s’étend aux choses qui sont hors du sujet connaissant. Car nous connaissons aussi les réalités qui sont hors de nous. Or la matière détermine la forme à être une seule chose. Par suite il est clair que la nature de la connaissance s’oppose à la nature de la matérialité. C’est pourquoi les êtres qui ne reçoivent les formes que matériellement ne sont en aucune façon dotés de connaissance, ainsi les plantes, dit Aristote.

Or un sujet connaît d’autant plus parfaitement qu’il possède la forme de la chose connue sous un mode plus immatériel. Par conséquent l’intelligence qui abstrait l’idée non seulement de la matière, mais encore des conditions singulières de celle-ci, connaît plus parfaitement que le sens, qui reçoit la forme de la chose connue sans matière, à la vérité, mais avec les conditions matérielles. Et parmi les sens eux-mêmes, la vue est celui qui connaît le mieux, parce qu’il est le moins matériel, comme on l’a dit antérieurement, et parmi les intelligences aussi, l’une est plus parfaite que l’autre dans la mesure où elle est plus immatérielle.

Tout cela montre clairement que, s’il y a une intelligence qui par son essence connaisse toutes choses, cette essence doit les contenir toutes en elle sous un mode immatériel, comme les anciens philosophes admettaient que l’âme est composée en acte de tous les éléments matériels, afin de connaître toutes choses. Or c’est le propre de Dieu de contenir immatériellement en son essence toutes les réalités, en tant que les effets préexistent virtuellement dans leur cause. Donc Dieu seul comprend tout dans son essence. Mais ce n’est pas vrai de l’âme humaine, ni même de l’ange.

Solutions :

1. Saint Augustin parle en cet endroit de la vision imaginaire qui est produite par des images des corps. L’âme donne quelque chose de sa substance pour former ces images, à la manière dont un sujet est donné pour recevoir une forme. Ainsi construit-elle ces images de son propre fonds ; non pas que l’âme, ou une partie de l’âme soit transformée en telle ou telle image, mais cela doit s’entendre de la même façon dont on dit qu’un corps devient une chose colorée, parce qu’il est informé par la couleur. Et c’est le sens qui apparaît dans la suite du texte. Saint Augustin dit en effet Il que " l’âme conserve quelque chose " de non modifié par telle image, " par quoi elle juge librement de la forme de ces images ", et cette chose, il l’appelle " esprit ", ou " intelligence ". Quant à la partie de l’âme qui est modifiée par ces images, c’est-à-dire l’imagination, Saint Augustin dit que nous l’avons en commun avec les animaux.

2. Aristote n’admettait pas, comme les anciens philosophes de la Nature, que l’âme fût en acte composée de toutes choses, mais il disait : " L’âme est d’une certaine façon toutes choses ", en tant qu’elle est en puissance de les connaître toutes ; les sensibles au moyen du sens, les intelligibles par l’intelligence.

3. Toute créature a un être fini et déterminé. Par suite, l’essence d’une créature d’ordre supérieur peut bien avoir quelque ressemblance avec une créature inférieure, parce qu’elles appartiennent toutes deux à un même genre ; elle ne lui est cependant pas absolument semblable, parce qu’elle possède une détermination spécifique à laquelle n’atteint pas une créature inférieure. Au contraire, l’essence de Dieu est la ressemblance parfaite de toutes choses, par rapport à tout ce qu’on peut trouver dans les réalités, car il est leur principe universel.