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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — Y a-t-il dans l’âme des espèces innées de tout objet intelligibles ?

Objections :

1. Il semble que l’âme comprenne toutes choses au moyen d’espèces inscrites dans sa nature. D’après Saint Grégoire, " l’homme a cela de commun avec les anges qu’il est intelligent. " Or les anges ont l’intelligence de toutes choses au moyen de formes innées. C’est pourquoi on dit au Livre des Causes que " toute intelligence est pleine de formes ". L’âme possède donc des espèces innées des réalités physiques et, par elles, comprend les corps.

2. L’âme intellectuelle est plus noble que la matière première des corps. Or, la matière première est créée par Dieu sous les formes auxquelles elle est en puissance. A plus forte raison l’âme intellectuelle est-elle créée par Dieu avec les espèces intelligibles. Ainsi l’âme connaît intellectuellement les corps au moyen d’espèces qui lui sont innées par nature.

3. Personne ne peut donner une réponse vraie sinon sur ce qu’il sait. Or, un homme quelconque, qui n’a pas de science acquise, donne des réponses justes sur tout sujet, pourvu qu’on l’interroge avec méthode, comme on le rapporte dans le Ménon de Platon. Donc, avant qu’un homme acquière la science, il a connaissance des choses ; ce qui serait impossible si l’âme n’avait pas d’espèces innées. C’est donc par ce moyen que l’âme comprend les réalités corporelles.

En sens contraire :

Le Philosophe, parlant de l’intelligence, dit qu’elle est " comme une tablette où il n’y a rien d’écrit ".

Réponse :

La forme étant le principe de l’action, une chose doit avoir le même rapport à la forme qu’à l’action. Par exemple si le mouvement vers le haut dépend de la légèreté, il faut que la chose qui est seulement en puissance à s’élever, soit légère seulement en puissance ; que celle qui est en acte de s’élever, soit légère en acte. Or, nous voyons que parfois l’homme est seulement en puissance à connaître, tant par les sens que par l’intelligence. Et de cette puissance il passe à l’acte, si bien qu’il sent grâce à l’action des qualités sensibles sur le sens, et qu’il comprend par l’enseignement ou par la découverte. On doit donc dire que l’âme est en puissance à connaître par rapport aux similitudes qui sont principes soit de la sensation soit de l’intellection. Aussi, selon Aristote, l’intelligence, par quoi l’âme comprend, n’a pas en elle d’espèces innées, mais à l’origine elle est en puissance à toutes les espèces.

Il arrive cependant que ce qui possède la forme en acte ne peut agir selon cette forme, à cause d’un obstacle (comme le corps léger qui est empêché de s’élever vers le haut). Pour cette raison, Platon admettait que l’intelligence humaine est naturellement remplie de toutes les espèces intelligibles, mais que l’union avec le corps l’empêche de passer à l’acte.

Mais cette opinion ne paraît pas recevable. 1° Dans l’hypothèse où l’âme aurait une connaissance naturelle de toutes choses, il ne semble pas possible qu’elle en arrive à oublier cette connaissance au point d’ignorer qu’elle la possède. Personne n’oublie ce qu’il connaît naturellement, par exemple que le tout est plus grand que la partie, et autres évidences. Cela paraît encore moins acceptable si l’on admet que l’union de l’âme et du corps est naturelle. Il ne convient pas en effet qu’une opération naturelle soit totalement empêchée par une chose qui appartient à un être en raison de sa nature. - 2° La fausseté de cette opinion apparaît clairement en ceci : lorsqu’on est privé d’un sens, on est privé aussi de la connaissance que procurait ce sens ; ainsi l’aveugle-né ne peut connaître aucunement les couleurs. Ce qui n’arriverait pas si l’intelligence humaine possédait par nature les concepts de tous les intelligibles. Il faut donc conclure que l’âme ne connaît pas les corps par le moyen d’espèces qui lui seraient innées.

Solutions :

1. Il est vrai que l’homme ressemble aux anges par sa faculté de comprendre ; il n’atteint pas cependant à l’excellence de leur intelligence. Ainsi les corps inférieurs qui se bornent à exister n’atteignent pas, selon Saint Grégoire, au degré d’existence des corps supérieurs. En effet, la matière des corps inférieurs n’est pas totalement accomplie par la forme, mais elle est en puissance aux formes qu’elle n’a pas. La matière des corps célestes, au contraire, est totalement accomplie par la forme, en sorte qu’elle n’est plus en puissance à aucune autre comme nous l’avons vu antérieurement. De même, l’intelligence angélique est perfectionnée par les espèces intelligibles conformément à sa nature, mais l’intelligence humaine est seulement en puissance à ces espèces.

2. La matière première reçoit de la forme son être substantiel. Il fallait donc qu’elle fût créée sous une forme, faute de quoi elle n’aurait pas existé en acte. Mais même existant sous une forme, elle reste en puissance aux autres formes. Mais l’intelligence ne reçoit pas de l’espèce intelligible son être substantiel. Le cas n’est donc pas semblable.

3. Dans une interrogation méthodique, on procède des principes universels immédiatement connus aux principes propres. Une telle progression cause la science dans l’âme du disciple. Aussi, lorsque celui-ci donne une réponse juste sur ce qui lui est demandé par la suite, ce n’est pas parce qu’il le savait déjà ; il l’apprend alors comme une chose nouvelle. Il importe peu en effet que le maître passe des principes universels aux conclusions en exposant ou en interrogeant ; dans les deux cas, l’esprit de l’auditeur acquiert la certitude au sujet des vérités dérivées à l’aide des vérités connues les premières.