Article 5 — Notre âme voit-elle tout ce qu’elle comprend dans les raisons éternelles ?
Objections :
1. Il semble que l’âme intellectuelle ne connaisse pas les choses matérielles dans les raisons éternelles. Car ce en quoi l’on connaît un objet est mieux connu que lui, et connu en priorité. Or l’âme intellectuelle, dans la vie présente, ne connaît pas les raisons éternelles, car elle ne connaît pas Dieu lui-même, en qui les raisons éternelles existent, mais " elle s’unit à lui comme à un être inconnu ", selon Denys. L’âme ne connaît donc pas toutes choses dans les raisons éternelles.
2. D’après Saint Paul (Rm 1, 20), " les perfections invisibles de Dieu se voient au moyen des choses créées ". Or les raisons éternelles sont au nombre de ces perfections. Par suite, ce sont les raisons éternelles qu’on connaît au moyen des corps, et non l’inverse.
3. Les raisons éternelles ne sont pas autre chose que des idées. Pour Saint Augustin en effet " les idées sont les raisons immuables des choses existant dans l’esprit divin ". Donc, si l’on admet que l’âme intellectuelle connaît tout dans les raisons éternelles, on reviendra à la théorie de la doctrine de Platon, pour qui toute science dérive des idées.
En sens contraire :
Saint Augustin nous dit : " Si nous voyons ensemble que la vérité se trouve et dans ce que vous dites, et dans ce que je dis, où donc pouvons-nous le voir ? Ni moi en vous, ni vous en moi, mais tous deux dans cette vérité immuable qui est supérieure à nos esprits. " Or la vérité immuable est contenue dans les raisons éternelles. L’âme intellectuelle connaît donc toute vérité dans ces raisons.
Réponse :
Saint Augustin écrit : " S’il arrive à ceux qu’on nomme philosophes d’émettre des pensées vraies et en harmonie avec notre foi, il faut les leur réclamer comme à des possesseurs illégitimes. Car les doctrines des pa7iens renferment des fables inventées et superstitieuses, dont tout chrétien sortant de la société païenne doit se détourner. " Aussi, lorsque Saint Augustin qui fut imprégné des doctrines platoniciennes, y trouvait des pensées en accord avec notre foi, il les recueillait ; lorsqu’il les jugeait contraires, il leur substituait quelque chose de mieux. Or Platon admettait, comme nous l’avons dit, que les formes des réalités subsistaient par elles-mêmes en dehors de la matière, et il les nommait " Idées ". C’est en participant d’elles que notre intelligence, d’après lui, connaît toutes choses. Ainsi, de même que la matière corporelle, par participation de l’idée de pierre, devient une pierre ; de même notre intelligence, en participant de la même idée, connaît la pierre. Mais il semble étranger à la foi d’admettre que les formes puissent subsister sans matière en dehors des réalités, ce qu’admettaient les platoniciens, en disant que " la vie en soi ", " la sagesse en soi " sont des substances créatrices, comme le rapporte Denys. En conséquence, Saint Augustin admit, au lieu des Idées de Platon, des raisons de toutes les créatures, existant dans l’Esprit divin, selon lesquelles tous les êtres sont formés, et l’âme humaine connaît toutes choses.
Donc à cette demande : l’âme humaine connaît-elle toutes choses dans les raisons éternelles ? Il faut répondre qu’on peut connaître une chose dans une autre de deux manières. - 1° On la connaît dans un objet connu ; par exemple, quelqu’un voit dans un miroir des réalités dont l’image est reflétée dans ce miroir. L’âme, dans la vie présente, ne peut tout voir ainsi dans les raisons éternelles ; mais c’est ainsi que les bienheureux connaissent toutes choses, eux qui voient Dieu, et toutes choses en lui. - 2° On connaît une chose dans une autre, comme dans un principe de connaissance ; par exemple, nous disons voir dans le soleil ce que nous voyons dans la lumière de cet astre. En ce sens, il faut dire que l’âme humaine connaît tout dans les raisons éternelles ; c’est en participant d’elles que nous connaissons toutes choses. Car la lumière intellectuelle qui est en nous n’est rien d’autre qu’une ressemblance participée de la lumière incréée, en laquelle les raisons éternelles sont contenues. Aussi, à la demande faite dans le Psaume (4,6.7) : " Beaucoup d’hommes disent : Qui nous fera voir le bonheur ? " le Psalmiste répond : " Elle est marquée sur nous, la lumière de ton visage, Seigneur. " C’est comme si l’on disait : " Par le sceau même de la lumière divine en nous, tout nous est montré. "
Cependant, en plus de la lumière intellectuelle, il nous faut des espèces intelligibles tirées des choses matérielles pour connaître de telles choses ; c’est pourquoi nous ne connaissons pas ces choses du seul fait qu’elles participeraient des raisons éternelles, comme les platoniciens l’admettaient. D’où cette question de Saint Augustin : " Les philosophes qui enseignent à l’aide d’arguments très sûrs que toutes les réalités temporelles sont produites par les raisons éternelles, ont-ils pu pour autant voir en ces mêmes raisons, ou déduire à partir d’elles, combien il y avait d’espèces d’animaux, et quels étaient leurs principes générateurs ? N’ont-ils pas cherché tout cela dans les descriptions des contrées et des époques ? " Et Saint Augustin en disant que tout est connu " dans les raisons éternelles ", ou " dans la vérité immuable ", n’a pas prétendu que l’on voyait les raisons éternelles elles-mêmes. C’est clair d’après ce qu’il écrit ailleurs : " Ce n’est pas toute âme rationnelle, une âme quelconque, qui est reconnue apte à cette vision des raisons éternelles, mais seulement celle qui aura été sainte et pure " comme les âmes des bienheureux.
Tout cela répond clairement aux Objections.