Article 6 — L’âme acquiert-elle la connaissance intellectuelle à partir du sens ?
Objections :
1. Il semble que la connaissance intellectuelle ne soit pas acquise à partir des réalités sensibles. Car Saint Augustin affirme " Il ne faut pas attendre une vérité pure des sens corporels. " Il le prouve par deux arguments : 1° " Tout ce que peut atteindre le sens est en changement perpétuel ; or ce qui ne demeure pas ne peut pas être perçu. " - 2° " De tout ce que nous sentons au moyen du corps nous gardons une image, même quand la chose n’est pas présente au sens, par exemple dans le sommeil ou la démence ; on n’est pas capable alors de discerner par les sens si l’on connaît les réalités sensibles elles-mêmes ou de fausses représentations de ces réalités. Or rien ne peut être perçu, s’il n’est discerné du faux. " Et Saint Augustin conclut qu’il ne faut pas attendre des sens la vérité. Or la connaissance intellectuelle saisit la vérité. Donc il ne faut pas attendre des sens la connaissance intellectuelle.
2. Saint Augustin dit encore " Il ne faut pas croire qu’un corps puisse agir sur l’esprit, comme si l’esprit était sous l’action du corps à la façon d’une matière ; car l’être en activité est supérieur en tout point à l’être dont il fait quelque chose. " D’où cette conclusion : " Ce n’est pas le corps qui produit son image dans l’esprit, mais l’esprit qui la forme en lui-même. " La connaissance intellectuelle ne dérive donc pas des choses sensibles.
3. L’effet ne peut dépasser la vertu de sa cause. Or la connaissance intellectuelle s’étend au-delà des données sensibles. Nous saisissons en effet par l’intelligence certains objets que le sens ne peut percevoir. La connaissance intellectuelle ne dérive donc pas des réalités sensibles.
En sens contraire :
Aristote prouve dans la Métaphysique et à la fin des Seconds Analytiques que le principe de notre connaissance est le sens.
Réponse :
Il y eut sur ce point trois opinions parmi les philosophes. Pour Démocrite, " il n’est pas d’autre cause à toute notre connaissance que ceci : de ces corps que nous concevons, des images viennent pénétrer dans nos âmes ". Ainsi s’exprime Saint Augustin dans sa lettre à Dioscore. Aristote lui-même r rapporte que Démocrite expliquait la connaissance " par des images et des émanations ". Et le motif de cette opinion est que Démocrite, tout comme les autres anciens philosophes de la Nature, ne mettait pas de différence entre l’intelligence et le sens, d’après Aristote au traité De l’Ame. Et comme le sens est modifié par le sensible, ils croyaient que toute notre connaissance provenait exclusivement de cette modification. Selon Démocrite, elle était produite par des émanations d’images.
Platon, au contraire, mettait une différence entre l’intelligence et le sens, l’intelligence étant une puissance immatérielle qui n’employait pas un organe corporel pour agir. Mais, comme un principe immatériel ne peut être modifié par un corps, Platon admit que la connaissance intellectuelle provient non d’une modification de l’intelligence par les choses sensibles, mais par une participation des formes intelligibles séparées, comme nous l’avons dit. De plus, le sens était pour lui une puissance qui agit par elle-même. Étant une force spirituelle, le sens non plus ne pouvait être modifié par les choses sensibles. Ce sont les organes des sens qui recevaient cette modification par laquelle l’âme serait en quelque sorte excitée à former en elle les espèces des réalités sensibles. Saint Augustin paraît faire allusion à cette opinion lorsqu’il dit v que " ce n’est pas le corps qui sent, mais l’âme par le corps ; elle se sert de lui comme d’un messager pour former en elle-même ce qui est annoncé du dehors ". En fin de compte, d’après Platon, ni la connaissance intellectuelle ne procède du sensible, ni même la connaissance sensible n’est produite entièrement par les réalités matérielles. Mais celles-ci excitent l’âme sensible à sentir, et les sens excitent l’âme intellectuelle à connaître.
Aristote, lui, prit une voie intermédiaire. Il admettait avec Platon que l’intelligence diffère du sens, mais que le sens n’a pas d’opération propre sans communiquer avec le corps ; en sorte que sentir n’est pas un acte de l’âme seulement, mais du composé. De même pour toutes les opérations de l’âme sensitive. Or, rien ne s’oppose à ce que les choses sensibles qui sont hors de l’âme agissent sur le composé. Aristote s’accorde donc avec Démocrite pour admettre que les opérations de l’âme sensitive sont produites par une impression des choses sensibles sur le sens, non pas par manière d’émanation, comme le voulait Démocrite, mais par une certaine action. Car Démocrite expliquait toute opération par une émanation d’atomes, comme le montre Aristote. - Quant à celui-ci, il affirme agir sur une réalité incorporelle, il ne suffit donc pas, pour produire l’acte d’intelligence, de la seule impression des corps sensibles, mais il faut un principe d’une nature plus élevée. Car " l’agent est plus noble que le patient ", dit-il lui-même--. Non pas cependant que l’acte intellectuel soit produit en nous par la seule impression d’êtres supérieurs, selon l’opinion de Platon. Mais ce principe actif, supérieur et de nature plus élevée, qu’Aristote appelle intellect agent et dont nous avons parlé précédemment, rend intelligibles en acte par mode d’abstraction, les images acquises par le sens.
D’après cela, dans la mesure où il dépend des images, l’acte intellectuel est causé par le sens. Mais parce que les images sont incapables de modifier l’intellect possible, elles doivent être rendues intelligibles en acte par l’intellect agent En conséquence, on ne peut dire que la connaissance sensible soit la cause totale et parfaite de la connaissance intellectuelle, mais plutôt elle est la matière sur laquelle agit cette cause.
Solutions :
1. Les paroles de Saint Augustin signifient qu’il ne faut pas attendre des sens qu’ils nous livrent toute la vérité. La lumière de l’intellect agent est requise, par laquelle nous connaissons sous un mode immuable les choses changeantes, et nous discernons les réalités de leurs images.
2. Saint Augustin ne parle pas en cet endroit de connaissance intellectuelle, mais de connaissance imaginative. Or, dans la doctrine de Platon, l’imagination est douée d’une activité qui appartient à l’âme seule. Aussi, pour montrer que les corps n’impriment pas leur ressemblance dans l’imagination, mais que c’est l’âme même qui le fait, Saint Augustin s’est-il servi du principe employé par Aristote pour prouver que l’intellect agent est séparé : à savoir, que " l’agent est plus noble que le patient ". Et sans aucun doute faudrait-il, selon cette doctrine, que l’imagination, outre une puissance passive, ait encore une puissance active. Mais si nous affirmons avec Aristote que l’acte d’imagination appartient au composé, il n’y a pas de difficulté ; car le corps sensible est plus noble que l’organe de l’animal, en tant qu’il est avec celui-ci dans le rapport d’un être en acte à un être en puissance, comme le coloré en acte par rapport à la pupille qui est colorée en puissance. - On pourrait cependant répondre autrement. La modification primitive de la faculté d’imaginer provient bien d’une action des choses sensibles, car " l’imagination est un mouvement qui a son origine dans le sens ", selon le traité De l’âme.
Néanmoins, il y a dans l’homme une certaine opération psychologique qui, en divisant et composant, forme diverses images qui n’ont pas été reçues par le moyen des sens. Si on l’interprète ainsi, le texte de Saint Augustin est acceptable.
3. La connaissance sensible n’est pas la cause totale de la connaissance intellectuelle. Rien d’étonnant alors si celle-ci s’étend plus loin que celle-là.