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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — L’âme séparée connaît-elle les substances séparées ?

Objections :

1. Il semble qu’elle ne puisse pas les connaître. Car l’âme est plus parfaite quand elle est unie au corps que lorsqu’elle en est séparée, puisqu’elle est par essence une partie de la nature humaine. Or une partie est toujours plus parfaite dans son tout. Mais on a dit que l’âme unie au corps ne connaissait pas les substances séparées. A plus forte raison lorsqu’elle est séparée du corps.

2. Tout ce qui est connu, est connu par sa présence, ou par une espèce. Or les substances séparées ne peuvent être connues de l’âme par leur présence, car Dieu seul pénètre dans l’âme. Ce n’est pas non plus par des espèces que l’âme pourrait abstraire de l’ange, car l’ange est plus simple que l’âme. Donc l’âme ne peut en aucune façon connaître les substances séparées.

3. Pour certains philosophes, c’est dans la connaissance des substances séparées que consiste la félicité ultime de l’homme. Donc, si l’âme séparée peut connaître de telles substances, c’est par le seul fait de la séparation qu’elle obtiendra la félicité. Ce qui est inadmissible.

En sens contraire :

Les âmes séparées connaissent les autres âmes séparées. Ainsi le riche mis en enfer a vu Lazare et Abraham (Lc 16, 23). Les âmes séparées voient donc aussi et les démons et les anges.

Réponse :

D’après Saint Augustin, "notre esprit obtient par lui-même la connaissance des réalités incorporelles ", c’est-à-dire en se connaissant lui-même, comme on l’a dit plus haut. Donc, du fait que l’âme séparée se connaît elle-même, nous pouvons déduire de quelle manière elle connaît les autres substances séparées. On a dit que, tant que l’âme est unie au corps, elle connaît par recours aux images. Et c’est pourquoi elle ne peut se connaître elle-même que lorsqu’elle fait acte d’intelligence au moyen d’une espèce abstraite des images ; c’est en effet par son acte qu’elle se connaît elle-même, comme nous l’avons dit. Mais lorsqu’elle sera séparée du corps, elle connaîtra non par recours aux images, mais en se tournant vers les objets qui sont de soi intelligibles ; par conséquent, elle se connaîtra elle-même par elle-même.

Or, il convient communément à toute substance séparée " de connaître les réalités qui lui sont soit supérieures soit inférieures, selon le mode de sa propre substance " ; car une chose est connue à la manière dont elle existe dans le sujet connaissant ; tout être existe dans un autre selon le mode de cet être où il est. Le mode d’exister de l’âme séparée est inférieur à celui de l’ange, mais semblable à celui des autres âmes séparées. C’est pourquoi elle a une connaissance parfaite de ces âmes, mais elle n’a des anges qu’une connaissance imparfaite et inadéquate, si l’on parle de la connaissance naturelle de l’âme séparée. Quant à la connaissance de gloire, c’est d’un autre ordre.

Solutions :

1. L’âme séparée est dans un état moins parfait si l’on considère la nature qui l’apparente à la nature du corps. Cependant, elle est en quelque sorte plus libre pour connaître, en tant que l’alourdissement et les préoccupations causées par le corps empêchent la pureté de l’acte intellectuel.

2. L’âme séparée connaît les anges par des similitudes d’origine divine, qui cependant n’arrivent pas à les représenter parfaitement, parce que la nature de l’âme est inférieure à celle de l’ange.

3. Ce n’est pas dans la connaissance des substances immatérielles quelconques que consiste la félicité ultime de l’homme, mais dans la connaissance de Dieu seul, qui ne peut être vu que par grâce. Cependant, connaître les autres substances séparées procure une grande félicité, même si ce n’est pas la plus haute, pourvu toutefois qu’elles soient connues parfaitement. Mais l’âme séparée ne les connaît pas parfaitement de connaissance naturelle, on vient de le dire.