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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — L’âme séparée du corps peut-elle faire acte d’intelligence ?

Objections :

1. Il semble que l’âme séparée ne puisse absolument rien connaître. Aristote dit en effet : " L’activité intellectuelle disparaît quand disparaissent certains organes internes. " Mais tout ce qui est dans l’homme disparaît à la mort. Donc aussi l’activité de l’intelligence.

2. L’âme humaine est empêchée de comprendre quand le sens est paralysé, et quand l’imagination est troublée. Or, par la mort, le sens et l’imagination sont totalement détruits comme on l’a dit. Après la mort, l’âme ne fait donc plus acte d’intelligence.

3. Si l’âme séparée comprend, il faut que ce soit par des espèces intelligibles. Mais ce n’est pas par .des espèces innées ; car, à l’origine, elle est " comme une tablette où rien n’est écrit ". Ni par des espèces qu’elle pourrait alors abstraire des choses ; car elle n’a plus les organes du sens et de l’imagination, qui servent d’intermédiaire, pour abstraire les espèces intelligibles. Pas davantage par des espèces jadis abstraites et conservées en elle ; car alors l’âme de l’enfant ne connaîtrait rien après la mort. Ce n’est pas enfin par des espèces intelligibles que Dieu lui imposerait alors ; ce ne serait plus la connaissance naturelle dont nous parlons ici, mais un don de la grâce. Donc l’âme séparée du corps ne connaît rien.

En sens contraire :

comme dit Aristote, " s’il n’y a pas d’opération propre à l’âme, celle-ci ne peut exister séparée ". Or elle en vient à exister ainsi. Elle a donc une opération qui lui est propre, et surtout l’acte d’intelligence. L’âme peut donc faire acte d’intelligence lorsqu’elle existe sans le corps.

Réponse :

Ce qui fait la difficulté de cette question, c’est que, tant que l’âme est unie au corps, elle ne peut faire acte d’intelligence sans avoir recours aux images, comme le montre l’expérience. Si cela ne tient pas à la nature de l’âme, mais lui convient par accident du fait qu’elle est liée au corps, selon l’opinion platonicienne, le problème est facile à résoudre. Car, une fois ôté l’obstacle du corps, l’âme retournerait à sa nature pour connaître ce qui est intelligible de soi, sans recours aux images, comme le font les autres substances spirituelles. Mais dans cette hypothèse, l’âme ne serait pas unie au corps à son propre avantage, puisqu’elle connaîtrait moins bien, unie au corps que séparée de lui. Cela serait seulement à l’avantage du corps, ce qui est contraire à la raison, puisque la matière est faite pour la forme, et non inversement. Mais si nous admettons qu’il est naturel à l’âme de connaître en ayant recours aux images, puisque sa nature ne change pas après la mort du corps, il semble que l’âme ne puisse plus rien connaître naturellement puisqu’elle n’a plus à sa disposition d’images auxquelles elle puisse avoir recours.

Pour supprimer cette difficulté, considérons ceci : Puisque rien n’opère sinon dans la mesure où il est en acte, le mode d’agir de toute réalité est une conséquence de son mode d’être. Or l’âme a un mode d’être différent quand elle est unie au corps, et quand elle en a été séparée, bien que sa nature demeure identique ; non pas que son union au corps lui soit accidentelle, car il est de sa nature d’être unie à son corps. De même la nature d’un corps léger n’est pas modifiée, lorsqu’il est dans son lieu propre qui lui est naturel, ou lorsqu’il est hors de ce lieu, ce qui est étranger à sa nature. Il convient donc à l’âme humaine, selon le mode d’être qu’elle possède quand elle est unie au corps, de connaître en ayant recours aux images des corps qui sont dans des organes corporels. Mais quand elle aura été séparée du corps, il lui conviendra de connaître en se tournant vers ce qui est intelligible de soi, comme cela convient aux autres substances séparées. Aussi le mode de connaître par recours aux images est naturel à l’âme, tout comme d’être unie à un corps ; mais être séparée du corps est en dehors de sa nature ; de même que comprendre sans avoir recours aux images. Et c’est pourquoi elle est unie à un corps : pour exister et pour agir conformément à sa nature.

Mais il y a là une nouvelle difficulté. Puisque la nature est toujours ordonnée au meilleur, et puisqu’il est meilleur de connaître en se tournant vers ce qui est de soi intelligible qu’en ayant recours aux images, Dieu devait établir la nature de l’âme de telle sorte que le plus noble des modes de connaître lui fût naturel, et qu’elle n’eût pas besoin pour cela d’être unie à un corps.

Il faut donc considérer ceci. Bien que connaître par recours aux intelligibles soit plus noble absolument que connaître par recours aux images, cependant ce premier mode, tel qu’il eût été possible à l’âme, eût été moins parfait pour elle. Ce qui se démontre ainsi. Dans toutes les substances intellectuelles, la faculté de connaître provient d’un influx de la lumière divine. Cette lumière est parfaitement une et simple dans le premier principe ; et dans la mesure où les créatures intellectuelles sont éloignées du premier principe, dans cette mesure même cette lumière se divise et se diversifie, comme c’est le cas pour les lignes qui sortent d’un point central. En conséquence, Dieu, par sa seule essence, connaît toutes choses ; les plus élevées des substances intellectuelles, tout en connaissant au moyen de plusieurs formes n’emploient cependant que des formes en plus petit nombre, plus universelles, et d’une plus grande puissance pour comprendre les choses, en raison de l’efficacité de la vertu intellectuelle qui est en elles. Mais dans les moins élevées de ces substances, il y a des formes plus nombreuses, moins universelles, et moins efficaces pour comprendre le réel, parce que n’atteignant pas à la puissance intellectuelle des êtres supérieurs. Donc, si les substances inférieures possédaient des formes de la même universalité que les substances supérieures en possèdent, ces formes, n’ayant pas autant de puissance intellectuelle, ne leur donneraient pas une connaissance parfaite des choses, mais seulement une connaissance générale et confuse. C’est ce qui se voit en quelque façon chez les hommes : ceux qui ont l’intelligence plus faible ne pénètrent parfaitement les conceptions universelles des intelligences plus vigoureuses que si on les leur explique en détail. Or il est évident que, parmi les substances intellectuelles, les âmes humaines sont, dans l’ordre de nature, au degré le plus bas. La perfection de l’univers l’exigeait, afin qu’il y eût divers degrés dans les réalités. Donc, si les âmes humaines avaient reçu de Dieu une telle structure qu’elles eussent connu à la manière qui convient aux substances séparées, elles n’auraient pas une connaissance parfaite, mais confuse et générale. Donc, pour qu’elles puissent avoir une connaissance parfaite et directe des réalités, leur structure naturelle les rend aptes à s’unir à un corps, et de la sorte elles reçoivent des choses sensibles elles-mêmes une connaissance propre de ces choses à la manière dont les hommes simples ne peuvent être instruits que par des exemples concrets.

Il est donc évident que c’est pour son plus grand bien que l’âme est unie à un corps et qu’elle comprend par recours aux images. Elle peut cependant être séparée du corps, et posséder un autre mode d’activité intellectuelle.

Solutions :

1. Si l’on examine avec soin le texte du Philosophe, on voit qu’il dépend d’une hypothèse faite auparavant : penser serait un mouvement du composé humain, comme sentir. Il n’avait pas encore montré la différence entre l’intelligence et le sens. On peut dire aussi qu’Aristote parle de ce mode de connaître qui implique un recours aux images. C’est encore de là que procède la deuxième objection.

3. L’âme séparée ne connaît pas au moyen d’espèces innées, ni au moyen d’espèces qu’elle abstrait alors ; ni seulement au moyen d’espèces conservées dans la mémoire, ainsi que l’établit l’objection. Mais c’est par des espèces provenant d’un influx de la lumière divine ; l’âme y a part, comme les autres substances séparées, quoique sous un mode moins élevé. Aussi, dès qu’elle cesse d’être en relation avec le corps, elle entre en relation avec les réalités supérieures. Il ne s’ensuit pas que cette connaissance ne soit pas naturelle ; car Dieu est non seulement l’auteur de l’influx de la lumière de grâce, mais aussi de la lumière naturelle.