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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Étant admis que l’âme a été produite, a-t-elle été créée ?

Objections :

1. Il semble que l’âme n’ait pas été produite dans l’être par création. Car ce qui a en soi quelque chose de matériel est fait à partir d’une matière. Mais l’âme a en soi quelque chose de matériel, puisqu’elle n’est pas acte pur. Donc l’âme a été faite à partir d’une matière, et ainsi elle n’a pas été créée.

2. Tout acte d’une matière quelconque est " éduit ", semble-t-il, de la puissance de la matière ; en effet, étant donné que la matière est en puissance à l’acte, tout acte préexiste en puissance dans la matière. Mais l’âme est l’acte d’une matière corporelle, comme il apparaît dans sa définition. Par conséquent l’âme est " éduite " de la puissance de la matière.

3. L’âme est une forme. Par conséquent si l’âme est produite par création, il devra en être de même pour toutes les autres formes, et ainsi aucune forme ne passera à l’être par voie de génération, ce qui ne cadre pas avec les faits.

En sens contraire :

il est dit dans la Genèse (1, 27) : " Dieu créa l’homme à son image. " Or, c’est par son âme que l’homme est à l’image de Dieu. Par conséquent c’est bien par création que l’âme est passée à l’être.

Réponse :

L’âme raisonnable ne peut être produite que par création, ce qui n’est pas vrai pour les autres formes. La raison en est que le devenir est le chemin vers l’être et que par suite le devenir doit s’attribuer à quelque chose dans les mêmes conditions que " être ". Or on ne dit en toute propriété de termes qu’une chose " est " que si elle-même possède l’acte d’être, et subsiste ainsi dans son être. Aussi les substances seules peuvent-elles être appelées des êtres en toute vérité et propriété de termes. L’accident, lui, ne possède pas l’acte d’être, mais par lui quelque chose existe et c’est à ce titre qu’il est appelé de l’être (ens) : ainsi la blancheur est-elle appelée de l’être parce qu’elle fait que quelque chose est blanc. Et c’est pourquoi il est dit, au livre VII des Métaphysiques, que " l’accident est dit plutôt " d’un être " que " un être ". La même considération s’applique à toutes les formes non subsistantes, et c’est pourquoi devenir ne s’attribue en propriété de termes à aucune forme non subsistante ; si l’on dit qu’elles sont produites, c’est du fait que les composés subsistants sont produits.

Mais l’âme rationnelle, elle, est une forme subsistante, on l’a établi plus haut. Aussi peut-on lui attribuer en propriété de termes d’exister et de devenir. Et comme elle ne peut devenir ni à partir d’une matière corporelle préalable, car alors elle serait de nature corporelle, ni à partir d’une matière spirituelle, car alors les substances spirituelles pourraient se transmuer les unes dans les autres, il faut dire nécessairement qu’elle n’est produite que par création.

Solutions :

1. Ce qui est dans l’âme comme l’élément matériel est l’essence elle-même, qui est simple ; l’élément formel en elle est l’existence dont elle participe ; or celle-ci est nécessairement posée en même temps que l’essence de l’âme, car l’existence suit à la forme en vertu d’une connexion immédiate. D’ailleurs le raisonnement serait le même si l’on admettait, comme certains, que l’âme est composée d’une matière spirituelle. Car cette matière n’est pas en puissance à une autre forme, pas plus que la matière du corps céleste, sinon l’âme serait corruptible. Et ainsi, d’aucune façon, l’âme ne peut être faite à partir d’une matière préalable.

2. Le fait, pour un acte, d’être tiré de la puissance de la matière n’est rien d’autre que le phénomène selon lequel une chose devient en acte ce qu’elle était d’abord en puissance. Mais puisque l’âme raisonnable n’a pas un être dépendant de la matière corporelle, mais un être subsistant et qui transcende la capacité de la matière corporelle, comme on l’a dit plus haut, elle n’est pas " éduite " de la puissance de la matière.

3. La condition de l’âme raisonnable n’est pas semblable à celle des autres formes, on vient de le dire.