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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — L’âme humaine est-elle une réalité produite par Dieu, ou bien est-elle de la substance même de Dieu ?

Objections :

1. Il semble que l’âme n’ait pas été " faite ", mais qu’elle soit de la substance de Dieu. En effet, il est dit dans la Genèse (2, 7) : " Dieu modela l’homme avec le limon de la terre, il insuffla dans ses narines une haleine de vie, et l’homme devint un être vivant. " Mais celui qui insuffle envoie quelque chose de lui-même. Donc l’âme, par laquelle l’homme est vivant, est quelque chose de la substance de Dieu.

2. Comme on l’a établi plus haut, l’âme est une forme simple. Mais la forme est acte. Donc l’âme est acte pur, ce qui appartient à Dieu seul. Donc l’âme est de la substance de Dieu.

3. Toutes les choses qui sont, et qui ne sont aucunement différentes, sont identiques. Mais Dieu et l’âme spirituelle sont, et ne sont aucunement différents, car il faudrait qu’ils aient des différences pour qu’on puisse les distinguer, et alors ils seraient composés. Donc Dieu et l’âme spirituelle sont identiques.

En sens contraire :

Saint Augustin énumère certaines opinions dont il dit qu’" elles sont grandement et ouvertement perverses et opposées à la foi catholique " ; or, la première de ces opinions est celle suivant laquelle " Dieu n’a pas fait l’âme à partir de rien, mais de lui-même ".

Réponse :

Dire que l’âme est de la substance de Dieu n’a manifestement pas la moindre vraisemblance. Car il ressort clairement de ce qui a été dite que l’âme humaine est à certains moments intelligente en puissance, qu’elle acquiert d’une certaine façon sa science à partir des choses, et qu’elle a diverses puissances. Or tout cela est étranger à la nature de Dieu, qui est acte pur, qui ne reçoit rien des autres et ne porte en lui aucune diversité ; cela aussi on l’a prouvé.

Cette erreur semble avoir son point de départ dans deux thèses soutenues par les anciens. Les premiers qui commencèrent à étudier les natures des choses ne purent dépasser l’imagination et soutinrent que rien n’existait en dehors des corps ; aussi, disaient-ils que Dieu est un certain corps, dont ils estimaient qu’il était le- principe des autres corps. Et comme ils soutenaient que l’âme fait partie de ce corps dont elle est pour eux le principe, ainsi que le dit Aristote, il s’ensuivait logiquement que l’âme était de la substance de Dieu. C’est à partir de cette conception aussi que les manichéens, pensant que Dieu était une lumière corporelle, soutinrent que l’âme était une partie de cette lumière, attachée au corps.

Dans une deuxième étape, certains parvinrent à saisir qu’il existait quelque chose d’incorporel, mais qui toutefois n’était pas séparé du corps, et qui était la forme du corps. C’est ainsi que Varron dit que Dieu est " l’âme qui gouverne le monde par son mouvement et sa raison ", comme le rapporte Saint Augustin. Et ainsi certains soutinrent que l’âme de l’homme était une partie de cette âme totale, à la façon dont l’homme est une partie du tout qu’est le monde ; ils ne parvenaient pas à distinguer par leur intelligence les degrés des substances spirituelles autrement que sur le modèle de la distinction des corps.

Mais, comme on l’a établi plus haut, tout cela est impossible ; aussi est-ce une erreur manifeste de penser que l’âme est de la substance de Dieu.

Solutions :

1. " Insuffler " n’est pas à comprendre de façon corporelle. Pour Dieu, inspirer est la même chose que produire un " esprit ". D’ailleurs ce que l’homme émet quand il souffle, ce n’est pas quelque chose de sa substance, mais quelque chose d’une nature étrangère.

2. L’âme est bien une forme simple, si on la considère dans son essence ; elle n’est pourtant pas son acte d’être, elle est un être (ens) par participation ; cela ressort de ce qui a été dit plus haut et c’est pourquoi elle n’est pas acte pur comme Dieu.

3. Ce qui est " différent " au sens propre de ce mot, est différent en vertu de quelque chose ; aussi ne cherche-t-on de différence que pour des êtres entre lesquels il y a quelque chose de commun. Et c’est pourquoi il faut que les êtres " différents " soient de quelque façon des êtres composés, puisqu’ils diffèrent en quelque chose et convergent en quelque chose. Mais en prenant les termes avec cette rigueur, on peut dire avec Aristote que si tout être différent est divers, tout être divers n’est pas différent, car les êtres simples sont divers par eux-mêmes et ne diffèrent pas entre eux par des différences qui entreraient dans leur composition. Ainsi l’homme et l’âne sont différents en vertu des différences : " rationnel " et " non rationnel ", mais pour ces différences elles-mêmes il ne faut pas dire qu’elles soient en outre différentes en vertu d’autres différences.