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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — L’homme a-t-il eu des passions dans l’état d’innocence ?

Objections :

1. Il semble que non. En effet il arrive que " la chair convoite contre l’esprit " (Ga 5, 17) à cause des passions de l’âme. Mais cela ne se produisait pas dans l’état d’innocence. Donc dans l’état d’innocence il n’y avait pas de passions dans l’âme.

2. L’âme d’Adam était plutôt plus noble que son corps. Mais le corps d’Adam fut impassible. Donc dans son âme non plus il n’y a pas eu de passions.

3. Par la vertu morale les passions sont réprimées. Mais chez Adam il y eut une vertu morale parfaite. Donc les passions lui étaient totalement étrangères.

En sens contraire :

Saint Augustin écrit qu’" il y avait en eux un amour de Dieu à l’abri de tout désordre ", avec certaines autres passions de l’âme.

Réponse :

Les passions de l’âme sont dans l’appétit sensible, lequel a pour objet le bien et le mal. C’est pourquoi, si l’on prend l’ensemble des passions, certaines d’entre elles se réfèrent au bien, comme l’amour et la joie, d’autres au mal, comme la crainte et la douleur. Or, dans le premier état, il n’y avait ni présence ni menace d’aucun mal, et il ne manquait aucun des biens dont une volonté bonne aurait désiré pour lors la possession, comme l’écrit Saint Augustin ; par suite aucune des passions qui regardent le mal n’était en Adam, comme la crainte, la douleur, etc. ; pareillement étaient absentes les passions qui regardent un bien non possédé et qu’il faudrait posséder à tel moment, par exemple une cupidité brûlante. En revanche, les passions qui peuvent concerner un bien présent, comme la joie et l’amour ; celles qui concernent un bien futur à posséder en son temps, comme le désir ou l’espoir sans inquiétude, existaient dans l’état d’innocence. Elles se présentaient pourtant autrement que chez nous. Chez nous, en effet, l’appétit sensible, dans lequel se produisent les passions, n’est pas totalement soumis à la raison ; aussi, tantôt elles préviennent en nous et gênent le jugement de la raison, tantôt elles sont consécutives à un jugement de la raison, dans la mesure où l’appétit sensible obéit quelque peu à la raison. Dans l’état d’innocence au contraire, l’appétit inférieur était totalement soumis à la raison ; aussi n’y avait-il en lui que les passions de l’âme consécutives à un jugement de la raison.

Solutions :

1. " La chair convoite contre l’esprit " par le fait que les passions se rebellent contre la raison, ce qui n’arrivait pas dans l’état d’innocence.

2. Le corps humain dans l’état d’innocence était impassible par rapport aux passions qui détruisent l’équilibre naturel, comme on le dira plus loin. De même l’âme était impassible par rapport aux passions qui entraînent la raison.

3. La vertu morale parfaite ne supprime pas totalement les passions, elle les règle : " C’est le propre du tempérant de convoiter ce qu’il faut et comme il le faut ", dit Aristote.