Article 2 — L’homme, dans l’état d’innocence, était-il impassible ?
Objections :
1. La sensation est un certain pâtir. Mais l’homme, dans l’état d’innocence, eût été doué de sensibilité. Donc il aurait été passible.
2. Le sommeil est une certaine passion. Mais l’homme dans l’état d’innocence aurait dormi, selon la Genèse (2, 21) : " Dieu fit tomber un profond sommeil sur Adam. " Donc il aurait été passible.
3. On ajoute dans le même chapitre de la Genèse : " Dieu enleva une de ses côtes. " Donc il eût été passible aussi en subissant cette ablation.
4. Le corps de l’homme était mou. Mais ce qui est mou est exposé par nature à subir l’action de ce qui est dur. Par conséquent, si le corps du premier homme avait heurté quelque corps dur, il en aurait souffert. Et ainsi le premier homme était passible.
En sens contraire :
si le premier homme avait été passible, il aurait été aussi corruptible, car la passion, en augmentant, détruit la substance.
Réponse :
Le mot " passion " peut s’employer en deux sens. D’abord au sens propre, où l’on dit qu’une chose pâtit parce qu’elle est écartée de sa disposition naturelle. En effet, la passion est l’effet de l’action ; or, dans les réalités de la nature, les contraires agissent et pâtissent réciproquement, et l’un écarte l’autre de sa disposition naturelle. Ensuite le mot " passion " est employé dans un sens général pour désigner n’importe quelle mutation, même si elle concerne quelque chose qui perfectionne la nature, par exemple lorsqu’on dit que connaître intellectuellement ou éprouver une sensation sont " un certain pâtir ". Donc, en ce second sens, l’homme dans l’état d’innocence était passible et " pâtissait " à la fois dans son âme et dans son corps. Mais, au premier sens de ce mot, il était impassible dans son âme et dans son corps, de même qu’il était immortel ; il avait en effet le pouvoir d’empêcher la passion aussi bien que la mort, s’il était resté sans péché.
Solutions :
1 et 2. La sensation et le sommeil n’écartent pas l’homme de sa disposition naturelle, mais sont ordonnés au bien de la nature.
3. Comme on l’a dit plus haute, cette côte était en Adam en tant que celui-ci était principe du genre humain, à la façon dont la semence est dans l’homme en tant qu’il est principe par la génération. Par conséquent, de même que la séparation de la semence ne s’accompagne pas d’une passion qui écarterait l’homme, de sa disposition naturelle, il faut en dire autant de l’ablation de cette côte.
4. Le corps de l’homme dans l’état d’innocence pouvait être préservé de la lésion que lui aurait infligée quelque chose de dur, en partie par la raison personnelle de l’homme qui lui permettait d’éviter les nuisances ; en partie aussi par la providence de Dieu qui le gardait de telle sorte que rien ne se présentât à l’improviste, qui pût le blesser.