Article 4 — Les hommes, dans l’état d’innocence, auraient-ils dominé sur les hommes ?
Objections :
1. Saint Augustin écrit : " Dieu a voulu que l’homme, être raisonnable, fait à son image, ne dominât que sur les êtres sans raison ; domination non de l’homme sur l’homme, mais de l’homme sur la bête. "
2. Ce qui a été introduit comme un châtiment du péché n’aurait pas existé dans l’état d’innocence. Mais que l’homme soit soumis à l’homme, cela fut introduit comme châtiment du péché ; il fut dit en effet à la femme après le péché ; " Ton mari dominera sur toi " (Gn 3, 16). C’est donc que dans l’état d’innocence l’homme n’était pas soumis à l’homme.
3. Sujétion s’oppose à liberté. Mais la liberté est l’un des biens primordiaux, qui n’aurait pas fait défaut dans l’état d’innocence, lorsque " rien ne manquait de ce que peut désirer une volonté bonne ", selon la formule de Saint Augustin. Donc l’homme ne dominait pas sur l’homme dans l’état d’innocence.
En sens contraire :
La condition des hommes dans l’état d’innocence n’était pas plus digne que celle des anges. Mais parmi les anges il en est qui dominent sur d’autres, si bien que l’un des ordres angéliques est appelé Dominations. Donc il n’est pas contre la dignité de l’état d’innocence que l’homme ait dominé sur l’homme.
Réponse :
Domination peut se comprendre de deux façons. D’abord comme l’opposé de la servitude, et alors on appelle maître (dominus) celui auquel on est soumis en qualité d’esclave. Domination peut aussi s’entendre dans un sens général par rapport à une sujétion quelconque. Et alors on peut attribuer la domination à celui qui a mission de gouverner et diriger des hommes libres. Au premier sens du mot domination, l’homme dans l’état d’innocence ne dominait pas sur l’homme, mais au second sens il aurait pu exercer une telle domination.
La raison en est que l’esclave diffère de l’homme libre en ce que " l’homme libre est à lui-même sa fin ", dit Aristote, tandis que l’esclave est ordonné à un autre. On peut donc dire que quelqu’un domine sur un autre comme sur son esclave, quand il ramène le dominé à sa propre utilité à lui, le dominateur. Pour chacun, c’est son bien propre qui est désirable ; par suite, il est affligeant pour chacun de céder exclusivement à un autre le bien qui aurait dû être le sien, et on ne peut supporter sans souffrir une telle domination. C’est pourquoi, dans l’état d’innocence, cette domination de l’homme sur l’homme n’aurait pas existé.
Mais on domine sur un autre comme sur un homme libre, quand on dirige celui-ci vers son bien propre, ou vers le bien commun. Et une telle domination de l’homme sur l’homme aurait existé dans l’état d’innocence pour deux motifs. Premièrement, parce que l’homme est par nature un animal social, si bien que dans l’état d’innocence les hommes auraient eu une vie sociale. Mais la vie sociale d’une multitude ne pourrait exister sans un dirigeant qui recherche le bien commun ; car plusieurs recherchent nécessairement plusieurs buts, mais un seul n’en recherche qu’un. Ce qui fait dire à Aristote : " Chaque fois que plusieurs éléments sont ordonnés à une seule fin, on en trouve toujours un qui prend la tête et qui dirige. " Le deuxième motif c’est que si un homme avait été supérieur à un autre en connaissance et en justice, il aurait été choquant qu’il n’emploie pas cette supériorité au service des autres. En ce sens il est écrit (1 P 4, 1 0) : " Chacun de vous selon la grâce reçue, mettez-la au service des autres... " Ce qui fait dire à Saint Augustin : " Les justes commandent non parce qu’ils ambitionnent de dominer, mais parce qu’ils veulent servir par leur sagesse ; voilà ce que prescrit l’ordre de la nature et c’est ainsi que Dieu a créé l’homme ".
Cela répond à toutes les Objections, car elles concernent la première espèce de domination.
I1 faut étudier maintenant ce qui concerne l’état du premier homme dans son corps. Nous examinerons d’abord la conservation de l’individu (Q. 97), et ensuite celle de l’espèce (Q. 98).