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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — Dans l’état d’innocence tous les hommes auraient-ils été égaux ?

Objections :

1. Il semble que oui. Car Saint Grégoire dit que " là où nous n’avons pas commis de faute, nous sommes tous égaux ". Mais dans l’état d’innocence il n’y avait pas de faute. Donc tous étaient égaux.

2. C’est la similitude et l’égalité qui expliquent l’amour mutuel, selon la parole de l’Ecclésiastique (13,15) : " Tout être vivant aime son semblable, et tout homme son prochain. " Or dans cet état il y avait entre les hommes beaucoup de cet amour qui est le lien de la paix. Donc tous les hommes auraient été égaux dans l’état d’innocence.

3. Lorsque cesse la cause, cesse l’effet. Mais la cause de l’inégalité qui règne maintenant entre les hommes semble tenir d’une part à Dieu, qui récompense certains pour leurs mérites et en punit certains, d’autre part à la nature, car c’est en raison d’une défaillance de la nature que certains naissent débiles et privés de quelque membre, alors que d’autres sont forts et en parfaite intégrité. Cela n’aurait pas existé dans l’état primitif.

En sens contraire :

on lit dans l’épître aux Romains (13, 1) : " Ce qui vient de Dieu est conforme à son ordre. " Mais l’ordre semble consister surtout dans l’inégalité ; en effet Saint Augustin nous dit : " L’ordre est une disposition de choses égales ou inégales, qui attribue à chacune sa place. " Donc dans l’état primitif, qui aurait été parfaitement harmonieux, on aurait trouvé de l’inégalité.

Réponse :

Il faut dire nécessairement qu’il y avait dans l’état primitif une certaine inégalité, tout au moins quant au sexe, car sans différence de sexe il n’y aurait pas eu génération ; de même pour l’âge : même dans cet état certains hommes étaient engendrés par d’autres, et ceux qui s’unissaient charnellement n’étaient pas stériles.

Mais même en ce qui concerne l’âme il y aurait eu des différences aussi bien pour la justice que pour la science ; en effet ce n’est pas par nécessité que l’homme agissait, mais par son libre arbitre ; or en vertu de celui-ci l’homme a le pouvoir d’appliquer plus ou moins son esprit à faire, vouloir ou connaître quelque chose. Ainsi certains auraient fait plus de progrès que d’autres en justice et en science.

Du côté du corps aussi il pouvait y avoir inégalité. En effet, le corps humain n’était pas totalement affranchi des lois de la nature au point de ne pas recevoir plus ou moins d’avantages ou de secours des facteurs extérieurs, puisqu’aussi bien leur vie était sustentée par des aliments. Et ainsi rien n’empêche de dire que, selon les différentes dispositions de l’air ou les diverses dispositions des étoiles, les uns auraient été engendrés plus vigoureux de corps que les autres, plus grands, plus beaux, avec une meilleure complexion ; de telle façon toutefois que chez ceux qui eussent été moins avantagés il n’y aurait eu ni défaut ni péché tant pour l’âme que pour le corps.

Solutions :

1. Les paroles de Saint Grégoire entendent exclure l’inégalité qui tient à la différence entre justice et péché. A cause de celle-ci, il arrive que certains doivent être contraints par d’autres à subir un châtiment.

2. L’égalité fait que l’amour mutuel est égal de part et d’autre. Cependant il peut y avoir un plus grand amour entre des êtres inégaux qu’entre des êtres égaux, bien que la réponse ne soit pas égale entre les deux côtés ; en effet le père aime naturellement son fils davantage que le frère n’aime son frère, bien que le fils n’aime pas son père autant qu’il en est aimé.

3. La cause de l’inégalité pouvait très bien venir du côté de Dieu, non certes en ce sens que Dieu aurait puni les uns et récompensé les autres, mais du fait qu’il aurait élevé davantage ceux-ci, et moins ceux-là, de manière à faire briller davantage la beauté de l’ordre parmi les hommes. Du côté de la nature également, des inégalités pouvaient se produire de la façon qui vient d’être dite, sans aucune défaillance de la nature.