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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — Dans l’état d’innocence, l’homme avait-il besoin de se nourrir ?

Objections :

1. Il semblerait que non, car la nourriture est nécessaire à l’homme pour réparer ses pertes. Mais dans le corps d’Adam il ne se produisait aucune perte puisqu’il était incorruptible. Par conséquent il n’avait pas besoin d’aliments.

2. Les aliments sont nécessaires pour se nourrir. Mais la nutrition ne se fait pas sans passion. Puisque le corps de l’homme était impassible, il semble bien qu’il n’avait pas besoin d’aliments.

3. Nous avons besoin d’aliments, dit-on, pour conserver la vie. Mais Adam avait d’autres façons de conserver sa vie puisque, s’il ne péchait pas, il ne devait pas mourir. Donc les aliments ne lui étaient pas nécessaires.

4. Si l’on prend des aliments, cela entraîne des déjections, avec une certaine honte qui ne convient pas à la dignité de l’état primitif. Par conséquent il semble que l’homme dans l’état primitif n’usait pas d’aliments.

En sens contraire :

il est dit dans la Genèse (2, 16) : " Tu peux manger de tous les arbres du jardin. "

Réponse :

Dans l’état d’innocence l’homme avait une vie animale, où les aliments répondaient à un besoin ; après la résurrection il aura une vie spirituelle, où il n’y aura plus besoin d’aliments. Pour le faire comprendre, considérons que l’âme rationnelle est à la fois âme et esprit. On l’appelle " âme " selon ce qu’elle a de commun avec les autres âmes, à savoir de donner vie à un corps ; ce qui fait dire dans la Genèse (2,7) : " L’homme devint une âme vivante ", c’est-à-dire donnant vie à un corps. Mais on l’appelle " esprit " selon ce qu’elle a en propre, à l’exclusion des autres âmes : de posséder une puissance intellective immatérielle. Dans l’état primitif, donc, l’âme rationnelle communiquait au corps ce qui lui revient en tant qu’elle est une âme ; et c’est pourquoi ce corps était qualifié d’" animal ", en tant qu’il tirait vie d’une âme (anima). Or le premier principe vital dans notre monde inférieur, c’est, dit Aristote, l’âme végétative, dont les activités sont la nutrition, la génération et la croissance. Et c’est pourquoi ces activités convenaient à l’homme dans l’état primitif. Mais dans l’état final, après la résurrection, l’âme communiquera d’une certaine façon au corps ce qui lui est propre en sa qualité d’esprit : l’immortalité pour tous les hommes ; l’impassibilité, la gloire et la vigueur pour les bons dont les corps seront appelés spirituels. Aussi, après la résurrection, les hommes n’auront pas besoin d’aliments, tandis qu’ils en avaient besoin dans l’état d’innocence.

Solutions :

1. Selon Saint Augustin : " Comment un corps mortel avait-il à se soutenir par des aliments ? Ce qui est immortel n’a besoin ni d’aliments ni de boissons. " On a dit plus haut, en effet, que l’immortalité de l’état primitif était assurée par une force surnaturelle résidant dans l’âme, et non par une disposition attachée au corps. Aussi quelque chose de l’élément humide de ce corps pouvait-il se perdre sous l’action de la chaleur ; et, pour que cet élément ne fût pas totalement consumé, il était nécessaire de secourir l’homme par l’absorption d’aliments.

2. Dans la nutrition il y a en effet passion et altération du côté de l’aliment, converti en la substance de celui qui est alimenté. Aussi ne peut-on pas en conclure que le corps de l’homme était passible ; ce qui l’était, c’était l’aliment absorbé. Pourtant, une telle passion eût tourné à la perfection de la nature.

3. Si l’homme n’avait pas pourvu à son alimentation, il aurait péché, de même qu’il pécha en mangeant l’aliment défendu. En effet, on lui avait commandé tout à la fois, de s’abstenir de l’arbre de la science du bien et du mal, et de se nourrir de tout autre arbre du Paradis.

4. Certains disent que l’homme dans l’état d’innocence n’aurait pris que l’exacte quantité de nourriture qui lui était nécessaire et qu’ainsi il n’y aurait pas eu de déjections. Mais c’est supposer sans raison qu’il n’y aurait pas eu dans les aliments absorbés certains déchets inaptes à être convertis en nourriture pour l’homme. Aussi devait-il y avoir un phénomène d’élimination. Dieu toutefois aurait pourvu à ce qu’aucune indécence n’en résultât.