Article 1 — A qui la piété s'étend-elle ?
Objections :
1. Selon saint Augustin : "Par piété l'on entend d'ordinaire, à proprement parler, le culte de Dieu, auquel les Grecs donnent le nom de eusébéia." Mais le culte de Dieu est exclusivement rapporté à Dieu, non aux hommes. Donc la piété ne s'étend pas de façon déterminée à certaines personnes humaines.
2. Saint Grégoire nous dit : "La piété fait son festin à son jour, quand elle remplit les entrailles du coeur des oeuvres de miséricorde." Mais, d'après saint Augustin, les oeuvres de miséricorde doivent être pratiquées envers tous. Donc la piété ne s'étend pas à des personnes déterminées.
3. Dans les affaires humaines, il y a bien d'autres relations que la consanguinité et la concitoyenneté, comme le montre Aristote, et sur chacune d'elles se fonde une certaine amitié, qui semble être la vertu de piété, d'après la Glose (sur 2 Tm 3, 5) : "Ayant les apparences de la piété..." Donc la piété ne s'étend pas seulement aux parents et aux concitoyens.
Cependant :
Cicéron déclare : "La piété est l'exact accomplissement de nos devoirs envers nos parents et les amis de notre patrie."
Conclusion :
L'homme est constitué débiteur à des titres différents vis-à-vis d'autres personnes, selon les différents degrés de perfection qu'elles possèdent et les bienfaits différents qu'il en a reçus. À ce double point de vue, Dieu occupe la toute première place, parce qu'il est absolument parfait et qu'il est, par rapport à nous, le premier principe d'être et de gouvernement. Mais ce titre convient aussi, secondairement, à nos père et mère et à notre patrie, desquels et dans laquelle nous avons reçu la vie et l'éducation. C'est pourquoi, après Dieu, l'homme est surtout redevable à ses père et mère et à sa patrie. En conséquence, de même qu'il appartient à la religion de rendre un culte à Dieu, de même, à un degré inférieur, il appartient à la piété de rendre un culte aux parents et à la patrie. D'ailleurs, le culte des parents s'étend à tous ceux de la même ascendance, comme le montre Aristote. Or, dans le culte de la patrie est compris le culte de tous les concitoyens et de tous les amis de la patrie. C'est pourquoi la piété s'étend à ceux-là par priorité.
Solutions :
1. Le plus comprend le moins. C'est pourquoi le culte dû à Dieu comprend en lui-même, comme l'un de ses éléments, le culte dû aux parents. D'où cette parole en Malachie (1, 6) : "Si je suis Père, où donc est l'honneur qui m'est dû ?" Sous ce rapport, la piété peut aussi se référer au culte divin.
2. Comme dit saint Augustin : "Le mot piété est encore employé par le peuple pour désigner les oeuvres de miséricorde ; ce sens vient, je pense, de ce que Dieu recommande particulièrement de telles oeuvres, déclarant qu'elles lui sont autant et plus agréables que les sacrifices." C'est en ce sens qu'on l'applique à Dieu même en l'appelant pieux.
3. Les relations de consanguinité et de concitoyenneté touchent aux principes de notre être de plus près que celles d'amitié ; la piété s'étend donc davantage à elles.