Article 2 — Les espèces du mensonge
Objections :
1. La division du mensonge en officieux, joyeux et pernicieux semble maladroite. En effet, une division doit se prendre de ce qui convient essentiellement à la réalité en question, Aristote l'a montré. Mais l'intention du résultat n'appartient pas à l'espèce de l'acte moral et n'a qu'un rapport accidentel avec lui, semble-t-il ; aussi des résultats en nombre infini peuvent-ils découler d'un seul acte. Or cette division est prise de l'intention visant le résultat, car le mensonge joyeux se fait par jeu, le mensonge officieux pour rendre service, et le mensonge pernicieux afin de nuire. Donc cette division du mensonge est inadéquate.
2. Saint Augustin dans son traité, divise le mensonge en huit : 1° "doctrinal et religieux" ; 2° "sans utilité pour personne et nuisible à quelqu'un" ; 3° "utile à l'un au préjudice d'un autre" ; 4° "fait pour le seul plaisir de tromper" ; 5° "fait par désir de plaire" ; 6° "ne nuit à personne et aide quelqu'un à garder son argent" ; 7°..." et aide à éviter la mort" ; 8°..." et aide à éviter la souillure." Donc la première division du mensonge était insuffisante.
3. Aristote divise le mensonge en "jactance" qui exagère la vérité et "ironie" qui la diminue. Ces deux espèces de mensonge ne se trouvent pas dans la division qu'on nous propose. Il semble donc que celle-ci soit inadaptées.
Cependant :
Cette parole du Psaume (5, 7) : "Tu fais périr les menteurs", est ainsi commentée par la Glose : "Il y a trois espèces de mensonge : celui qui a pour but le salut ou l'avantage de quelqu'un ; celui qui est fait par plaisanterie ; celui qui est inspiré par la méchanceté." C'est la division du mensonge en officieux, joyeux, pernicieux, qui est donc justifiée.
Conclusion :
On peut donner du mensonge une triple division.
1° La première est prise de la raison même de mensonge ; elle est donc propre et essentielle. A ce point de vue, le mensonge se divise en deux espèces : la jactance, qui va au-delà de la vérité ; l'ironie, qui reste en deçà, d'après Aristote. Cette division est bien essentielle, puisque le mensonge, par sa nature même, est contraire à la vérité qui est une égalité à laquelle s'opposent directement l'excès et le défaut, nous l'avons dit à l’article précédent.
2° La deuxième division considère le mensonge en tant qu'il a raison de faute, plus ou moins grave selon le but que l'on se propose en le disant. La faute est plus grave si l'on veut nuire au prochain ; c'est le mensonge pernicieux. Elle l'est moins, si l'on a en vue quelque bien : un plaisir, et c'est le mensonge joyeux ; un avantage, et c'est le mensonge officieux, qu'il s'agisse d'aider quelqu'un ou de le protéger. Telle est la division présentée au début de cet article.
3° La troisième division est plus générale et considère uniquement le but du mensonge, sans envisager si cela augmente ou diminue sa gravité. C'est la division en huit membres de la deuxième objection. Les trois premiers sont compris dans le mensonge pernicieux, d'abord contre Dieu c'est le mensonge "doctrinal et religieux" ensuite contre le prochain, soit avec la seule intention de "nuire à quelqu'un sans utilité pour personne", soit avec celle "d'être utile à une personne au préjudice d'une autre". Le premier de ces trois mensonges est le plus grave, comme toujours quand un péché est contre Dieu, nous l'avons dit ; le deuxième l'est plus que le troisième, que diminue l'intention d'être utile. - La quatrième espèce, à la différence des précédentes qui aggravent le mensonge, ne l'aggrave ni ne le diminue : c'est le mensonge "par seul plaisir de mentir", et Aristote remarque que "ce mensonge et le plaisir que l'on y trouve viennent de ce que l'on a l'habitus du mensonge". - Les quatre dernières espèces diminuent le péché de mensonge. La cinquième en effet, est le mensonge joyeux, que l'on dit "par désir de plaire". Les sixième, septième et huitième espèces se rattachent au mensonge officieux qui "aide quelqu'un à garder son argent", ou est utile à son corps : "lui sauver la vie" ; ou à sa vertu : "le préserver d'une faute qui souille le corps". Enfin, il est clair que plus grand est le bien sur lequel se porte l'intention, plus aussi le péché est diminué. C'est pourquoi, à bien regarder, les quatre dernières espèces de mensonge sont disposées comme il convient en ordre de gravité décroissante, car ce qui est utile l'emporte sur ce qui est agréable, la vie du corps est préférable aux richesses, mais elle ne vient elle-même qu'après l'honneur et la vertu.
Solutions :
Cela donne la réponse aux objections.