TheoFonsAux sources de la foi

Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 4 — Quelles sont les espèces de l'orgueil ?

Objections :

1. Il ne semble pas juste d'attribuer à l'orgueil les quatre espèces que lui assigne saint Grégoire : "L'enflure des orgueilleux se manifeste de quatre manières :

1° lorsqu'ils estiment que le bien qu'ils possèdent leur vient d’eux-mêmes ;

2° ou lorsqu'ils pensent l'avoir reçu pour leurs mérites, s'ils croient que ce bien leur a été donné d'en haut ;

3° ou lorsqu'ils se vantent d'avoir ce qu'ils n'ont pas ;

4° ou, lorsque, méprisant les autres, ils désirent paraître posséder seuls le bien qu'ils ont."

En effet, l'orgueil est un vice distinct de l'infidélité, de même que l'humilité est une vertu distincte de la foi. Or, quand on estime que le bien qu'on a ne vient pas de Dieu, ou qu'on obtient la grâce de Dieu par ses propres mérites, cela ressortit à l'infidélité. Il n'y a donc pas là des espèces de l'orgueil.

2. Une même réalité ne doit pas être donnée comme une espèce appartenant à des genres différents. Or on a dit que la vantardise est une espèce du mensonge. On ne doit donc pas en faire une espèce de l'orgueil.

3. Il y a d'autres vices qui semblent appartenir à l'orgueil et qui ne sont pas énumérés par saint Grégoire. Saint Jérôme dit en effet que "rien ne paraît aussi orgueilleux qu'un ingrat". Et saint Augustin déclare : "Se disculper indûment d'un péché que l'on a commis appartient à l'orgueil." La présomption aussi, par laquelle on cherche à acquérir ce qui nous dépasse, semble appartenir surtout à l'orgueil. Les espèces d'orgueil ne sont donc pas toutes comprises dans la division de saint Grégoire.

4. On trouve d'autres divisions de l'orgueil. Saint Anselme distingue trois exaltations de l'orgueil, lorsqu'il dit qu'il y en a une "dans la volonté", une autre "dans les paroles", et une autre "dans les actions". Saint Bernard compte douze degrés de l'orgueil : "La curiosité, la légèreté d'esprit, la joie inepte, la jactance, la singularité, l'arrogance, la présomption, l'excuse des péchés, la fausse confession, la rébellion, le désir de liberté, l'habitude de pécher." Ces formes d'orgueil ne paraissent pas comprises parmi les espèces assignées par saint Grégoire. Sa division ne paraît donc pas exacte.

Cependant :

L’autorité de saint Grégoire suffit.

Conclusion :

Comme on l'a vu, l'orgueil comporte un désir immodéré d'excellence, qui n'est pas conforme à la droite raison. Or il faut remarquer que toute excellence découle d'un bien réellement possédé. Ce bien peut être considéré de trois manières.

- 1° En lui-même ; il est évident que plus le bien que l'on a est grand, plus l'excellence qui en résulte est grande. C'est pourquoi lorsqu'on s'attribue un bien plus grand que celui que l'on a, il en résulte que l'appétit tend vers une excellence propre qui dépasse la mesure qui convient. C'est la troisième espèce d'orgueil : "Quand on se vante d'avoir ce que l'on n'a pas."

- 2° En sa cause. Il est plus excellent d'avoir un bien par soi-même que de le tenir d'un autre. C'est pourquoi, quand quelqu'un considère le bien qu'il a d'un autre comme si ce bien lui venait de lui-même, son appétit se porte vers sa propre excellence au-dessus de sa mesure. Or quelqu'un est cause de son bien de deux façons : l° Effectivement ; 2° en raison du mérite. C'est de ce point de vue que sont retenues les deux premières espèces d'orgueil : "quand on pense avoir par soi-même ce que l'on a de Dieu", ou "quand on croit que ce qui nous a été donné d'en haut est dû à nos propres mérites".

- 3° Dans la manière de posséder : quelqu'un acquiert une excellence supérieure quand il possède un bien d'une manière plus excellente que les autres. De cela aussi il résulte que l'appétit se porte de façon désordonnée vers sa propre excellence. De ce point de vue est retenue la quatrième espèce d'orgueil : "Quand, méprisant les autres, on veut paraître le seul."

Solutions :

1. La juste appréciation peut être faussée de deux manières : 1° D'une manière universelle. Ainsi, dans ce qui touche à la fin, la juste appréciation est faussée par le manque de foi ; 2° d'une manière particulière, quand il s'agit d'un bien particulier désirable. Cela ne constitue pas un manque de foi. Celui qui fornique, par exemple, estime, à ce moment-là, qu'il est bon pour lui de forniquer ; il ne manque pas à la foi cependant, comme il le ferait s'il disait de manière universelle que la fornication est bonne.

Cette distinction s'applique à l'orgueil. Car dire de manière universelle qu'un bien ne vient pas de Dieu, et que la grâce est donnée par suite des mérites de l'homme, c'est un manque de foi. Mais lorsque quelqu'un, par appétit désordonné de sa propre excellence, se glorifie de ses biens comme s'il les avait par soi ou en vertu de ses propres mérites, cela relève de l'orgueil et non, à proprement parler, du manque de foi.

2. La jactance ou vantardise est une espèce du mensonge, quand on considère l'acte extérieur par lequel quelqu'un s'attribue faussement ce qu'il n'a pas. Mais quand on considère l'arrogance intérieure du coeur, elle est placée par Grégoire parmi les espèces d'orgueil.

3. L'ingrat est celui qui s'attribue à lui-même ce qu'il tient d'un autre. Les deux premières espèces d'orgueil ressortissent donc à l'ingratitude. Mais si quelqu'un se disculpe du péché qu'il a commis, cela appartient à la troisième espèce, car cela revient à s'attribuer le bien de l'innocence qu'on n'a pas. Et quand on a la présomption de tendre à ce qui nous dépasse, cela semble appartenir principalement à la quatrième espèce, par laquelle on veut se préférer aux autres.

4. Les trois espèces distinguées par saint Anselme s'entendent selon le processus de tout péché, qui d'abord est conçu dans le coeur ; ensuite est proféré par la bouche ; enfin est consommé par l'acte.

Les douze degrés indiqués par saint Bernard sont pris par opposition aux douze degrés d'humilité dont nous avons parlé plus haut. En effet, le premier degré d'humilité est "de se montrer toujours humble de coeur et de corps, en tenant ses regards fixés à terre". A quoi s'oppose la curiosité, qui promène partout ses regards avec indiscrétion et sans retenue. Le deuxième degré d'humilité est "de parler peu et de façon raisonnable, sans éclats de voix". A quoi s'oppose la légèreté d'esprit, qui fait que l'homme se comporte avec superbe dans ses propos. Le troisième degré d'humilité est "de ne pas rire avec facilité et promptitude". A quoi s'oppose la joie inepte. Le quatrième degré d'humilité est "de garder le silence jusqu'à ce que l'on soit interrogé". A quoi s'oppose la jactance. Le cinquième degré d'humilité est "d'observer la règle commune du monastère". A quoi s'oppose la singularité, par laquelle on veut paraître plus saint que l'on n'est. Le sixième degré d'humilité est "de se croire et de se déclarer le plus méprisable de tous". A quoi s’oppose l’arrogance, qui fait que tous se préfère aux autres. Le septième degré d’humilité est "de s’avouer et de se croire inutile et incapable en tout". A quoi s’oppose la présomption que l’on croit capable des plus grandes choses. Le huitième degré de l’humilité est l’aveu de ses péchés. A quoi s’oppose la promptitude à s’en excuser. Le neuvième degré est "de faire preuve de patience dans les moments durs et pénibles". A quoi s’oppose la fausse confession, qui manifeste le refus de subir la peine pour les péchés que l'on a fait semblant de regretter. Le dixième degré d'humilité est "l'obéissance". A quoi s'oppose la rébellion. Le onzième degré d'humilité est "de ne pas prendre plaisir à faire sa volonté". A quoi s'oppose la liberté par où l'on se réjouit de faire librement ce que l'on veut. Le dernier degré d'humilité est "la crainte de Dieu". A quoi s'oppose l'habitude de pécher, qui implique le mépris de Dieu. Dans ces douze degrés on signale non seulement les espèces de l'orgueil, mais aussi certaines de ses causes et de ses conséquences. Nous avons dit plus haut la même chose à propos de l'humilité.