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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — La simulation est-elle toujours un péché ?

Objections :

1. Il semble que non. On lit en effet dans saint Luc (24, 28) que le Seigneur "fit semblant d'aller plus loin". Saint Ambroise dans son livre sur les Patriarches nous dit qu'Abraham "parlait de façon captieuse à ses serviteurs lorsqu'il leur disait (Gn 22, 5) : "Moi et l'enfant nous irons jusque-là bas, nous adorerons et nous reviendrons vers vous"". Mais "faire semblant" et "parler de façon captieuse" relèvent de la simulation. Or on ne peut attribuer un péché au Christ et à Abraham. Donc la simulation n'est pas toujours un péché.

2. Aucun péché n'est utile. Mais, dit saint Jérôme : "Jéhu, roi d'Israël, nous donne un exemple utile et imitable à l'occasion, lui qui a fait massacrer les prêtres de Baal en faisant semblant de vouloir adorer les idoles" (2 R 10, 8). Et David prit le visage d'un fou devant Akish, roi de Gat (1 S 21, 13).

3. Le bien est le contraire du mal. Donc, s'il est mal de simuler le bien, il sera bien de simuler le mal.

4. On lit en Isaïe (3, 9) ce reproche : "Ils étalent leur péché comme Sodome ! Ils ne dissimulent pas." Mais dissimuler le péché relève de la simulation. Donc user de simulation n'est pas toujours un péché.

Cependant :

Sur le passage d'Isaïe (16, 14) : "Dans trois ans..." la Glose explique : "Si l'on compare deux maux, c'est un moindre mal de pécher ouvertement que de simuler la sainteté." Mais pécher ouvertement est toujours un péché. Donc la simulation est toujours un péché.

Conclusion :

Nous l'avons dit, la vertu de vérité fait que l'on se montre à l'extérieur, par des signes visibles, tel qu'on est. Or les signes extérieurs ne sont pas seulement des paroles, mais aussi des actes. De même qu'il est contraire à la vertu de vérité de parler contre sa pensée, ce qui est mentir ; de même on s'oppose à la vérité en se montrant, par des signes qui sont des actes ou des choses, contrairement à ce qu'on est au fond, et c'est là ce qu'on appelle proprement la simulation. Aussi est-elle à proprement parler un mensonge constitué par ces signes extérieurs que sont les actions. Peu importe qu'on mente en paroles ou par tout autre fait, nous l'avons dit. Aussi, puisque tout mensonge est un péché, nous l'avons vu aussi, il s'ensuit que toute simulation est un péché.

Solutions :

Comme dit saint Augustin : "Ce que nous figurons par nos actions n'est pas toujours mensonge. Il y a mensonge quand ce que nous figurons ne signifie rien ; mais quand cela aboutit à une signification, c'est une figure de la vérité." Et il ajoute l'exemple des locutions figurées, dans lesquelles une chose est représentée sans que nous l'affirmions être telle en réalité. Mais nous la proposons comme la figure d'autre chose que nous voulons affirmer. C'est ainsi que notre Seigneur "fit semblant d'aller plus loin", parce qu'il donna à sa démarche l'allure de quelqu'un qui veut aller plus loin, pour signifier de façon figurée qu'il était loin de la foi des deux disciples, d'après saint Grégoire ; ou bien, d'après saint Augustin, parce que, lui qui allait partir loin en montant au ciel, il était comme retenu sur terre par leur hospitalité.

Abraham aussi a parlé en figure. Aussi saint Ambroise dit-il de lui : "Il prophétisa ce qu'il ignorait. Car il se disposait à revenir lui-même, après avoir immolé son fils ; mais par sa bouche le Seigneur annonça ce qu'il préparait." Donc, ni Jésus ni Abraham n'ont usé de simulation.

2. Saint Jérôme prend le mot simulation au sens large de n'importe quelle feinte. Celle de David fut une fiction figurative, comme la Glose l'explique sur le titre du Psaume (34) : "Je bénirai le Seigneur en tout temps." Quant à la simulation de Jéhu, il n'est pas nécessaire de l'excuser de mensonge ou de péché, car lui-même fut un mauvais roi qui ne se détourna pas de l'idolâtrie de Jéroboam. Cependant il est loué et il reçoit de Dieu une récompense temporelle non pour sa simulation, mais pour son zèle à détruire le culte de Baal.

3. Certains affirment que nul ne peut faire semblant d'être mauvais, car nul ne se fait passer pour mauvais par des oeuvres bonnes ; et si l'on fait des oeuvres mauvaises, c'est qu'on est mauvais. Mais cet argument ne porte pas, car on peut faire semblant d'être mauvais par des oeuvres qui ne sont pas mauvaises en soi, mais qui ont une apparence de mal.

Cependant la simulation est en elle-même un mal à titre de mensonge comme à titre de scandale. Bien qu'elle rende mauvais le simulateur, ce n'est pas le mal qu'il simule qui le rend mauvais. Et parce que la simulation est mauvaise par elle-même, ce n'est pas en raison de ce qu'elle simule : qu'elle simule le bien ou le mal, elle est un péché.

4. On ment en paroles quand on signifie ce qui n'est pas, mais non quand on tait ce qui est, chose parfois permise. De même on simule quand, par des signes extérieurs tels que des actions ou des choses, on signifie quelque chose qui n'est pas, mais non si l'on omet de signifier ce qui est. C'est ainsi qu'il faut comprendre ce que saint Jérôme dit au même endroit : "Le second remède après le naufrage, c'est de dissimuler son péché" pour qu'il ne scandalise pas autrui.