Article 4 — L'hypocrisie est-elle toujours péché mortel ?
Objections :
1. Il semble bien. Car saint Jérôme, dans sa glose d'Isaïe (16, 14) dit : "Si l'on compare deux maux, c'est un moindre mal de pécher ouvertement que de simuler la sainteté." Et sur Job (1, 21 Vg) : "Comme Dieu en a décidé..." la Glose affirme que "la justice simulée n'est plus la justice, mais double péché". Et sur ce verset des Lamentations (4, 6) : "La faute de mon peuple a surpassé le péché de Sodome", elle explique : "On plaint les crimes de l'âme tombée dans l'hypocrisie et dont le péché est plus grand que celui de Sodome." Mais les péchés de Sodome sont des péchés mortels. Donc l'hypocrisie aussi.
2. Saint Grégoire dit que l'hypocrisie est un péché de malice. Mais celui-ci est le plus grave de tous, car il relève du péché contre le Saint-Esprit.
3. Nul ne mérite d'encourir la colère de Dieu et d'être privé de le voir, sinon à cause du péché mortel. Mais par l'hypocrisie on mérite la colère de Dieu selon Job (36, 13 Vg) : "Les simulateurs et les rusés provoquent la colère de Dieu." En outre l'hypocrite est privé de voir Dieu, selon Job (13, 16 Vg) : "Aucun hypocrite ne paraîtra en sa présence." Donc l'hypocrisie est toujours péché mortel.
Cependant :
Nous savons que l'hypocrisie est un mensonge en action, puisqu'elle est une simulation. Or tout mensonge en parole n'est pas péché mortel. De même pour l'hypocrisie.
2. L'hypocrite cherche à paraître bon. Mais cela ne s'oppose pas à la charité. Donc l'hypocrisie n'est pas de soi péché mortel.
3. L'hypocrisie naît de la vaine gloire, selon saint Grégoire. Mais celle-ci n'est pas toujours péché mortel. Donc l'hypocrisie non plus.
Conclusion :
Il y a deux éléments dans l'hypocrisie : le manque de sainteté et la simulation. Donc si l'on appelle hypocrite celui dont l'intention se porte sur l'un et l'autre, c'est-à-dire celui qui ne se soucie pas d'être saint, mais seulement de le paraître, ce qui est le sens habituel de la Sainte Écriture, alors il est évident qu'il y a péché mortel. Car nul n'est totalement privé de sainteté sinon par le péché mortel.
Mais si l'on appelle hypocrite celui qui veut simuler la sainteté dont il est éloigné par le péché mortel, alors, malgré son état de péché mortel, d'où le manque de sainteté dans sa vie, sa simulation ne sera pas toujours péché mortel de sa part, mais parfois péché véniel. Cette différence vient de la fin qu'il se propose. Si elle est incompatible avec l'amour de Dieu ou du prochain, il y aura péché mortel, par exemple s'il simule la sainteté pour répandre de fausses doctrines, ou pour obtenir, quoique indigne, une dignité ecclésiastique, ou d'autres biens temporels qu'il s'est fixés comme fin. Mais si la fin visée n'est pas incompatible avec la charité, il y aura péché véniel, par exemple chez celui qui met tout son plaisir à feindre, et dont Aristote dit qu'il "apparaît plus vain que mauvais". Car le même discernement s'applique au mensonge et à la simulation.
Mais il arrive quelquefois qu'on simule la perfection de la sainteté, perfection qui n'est pas nécessaire au salut. Et une telle simulation n'est pas toujours péché mortel, ni accompagnée de péché mortel.
Solutions :
Et tout cela donne la réponse aux objections. Il faut étudier maintenant d'abord la jactance, puis l'ironie (Question 113), qui font partie du mensonge selon Aristote.