Article 2 — L'adulation est-elle péché mortel ?
Objections :
1. Il semble bien, car selon saint Augustin : "on appelle mal ce qui nuit". Or l'adulation est souverainement nuisible, selon le Psaume (10, 3) : "L'impie est glorifié pour ses convoitises, le pécheur est béni, et provoque le Seigneur." Et on lit dans une lettre attribuée à saint Jérôme : "Rien ne corrompt plus facilement les âmes" que l'adulation. Et sur le Psaume (70, 4) : "Que l'humiliation les écrase", la Glose dit : "La langue de l'adulateur est plus nuisible que le glaive du persécuteur." Donc l'adulation est un péché très grave.
2. Celui qui nuit à autrui en paroles ne se nuit pas moins à lui-même. D'où cette menace du Psaume (37, 15) : "L'épée leur entrera dans le coeur." Mais celui qui adule autrui l'entraîne au péché mortel. Aussi sur le Psaume (14, 5) : "Que l'huile du pécheur ne parfume pas ma tête", la Glose donne ce commentaire : "La fausse louange du flatteur amollit les âmes, les détache de l'austère vérité et les porte au mal."
3. Il est stipulé dans le Décret : "Le clerc coupable d'adulation et de trahisons sera destitué de son office." Mais une telle peine n'est infligée que pour un péché mortel.
Cependant :
Parmi les "péchés légers" Saint Augustin énumère : "Aduler un haut personnage soit spontanément soit par nécessité."
Conclusion :
Comme nous l'avons déjà dit, le péché mortel est celui qui s'oppose à la charité. Or l'adulation s'y oppose parfois, et parfois non. Elle s'y oppose de trois façons. 1° Par la matière, lorsqu'on loue le péché de quelqu'un par exemple. Car cela s'oppose à l'amour de Dieu dont le flatteur offense la justice, et à l'amour du prochain, dont il encourage le péché. Une telle adulation est péché mortel selon Isaïe (5, 20) : "Malheur à ceux qui appellent le mal bien." 2° Par l'intention, ainsi lorsqu'on flatte quelqu'un pour nuire par tromperie à son corps ou à son âme. Cela encore est péché mortel, comme disent les Proverbes (27, 6) : "Les blessures faites par celui qui vous aime sont meilleures que les baisers trompeurs donnés par celui qui vous hait." 3° Par occasion, lorsque la louange de l'adulateur fournit à autrui l'occasion de pécher, même sans que le flatteur l'ait voulu. Sur ce point il faut examiner si l'occasion a été donnée ou seulement reçue, et quel dommage s'en est suivi, comme nous l'avons expliqué à propos du scandale.
Mais si quelqu'un s'est livré à l'adulation dans le seul désir d'être agréable, ou encore pour éviter un mal, ou pour parer à une nécessité, ce n'est pas contraire à la charité, ce n'est donc que péché véniel.
Solutions :
1. Ces textes parlent de l'adulation qui loue le péché de quelqu'un. On dit qu'une telle adulation est plus nuisible que le glaive du persécuteur parce qu'elle atteint les biens spirituels qui sont les plus précieux. Mais sa nocivité n'est pas aussi efficace, car le glaive du persécuteur tue effectivement, il suffit à donner la mort, tandis que personne ne peut être cause suffisante de péché pour autrui, comme nous l'avons montré.
2. Cet argument est valable pour celui qui flatte dans l'intention de nuire. Il nuit à lui-même plus qu'aux autres parce qu'il est à lui-même cause suffisante de péché ; pour les autres il n'en est qu'une cause occasionnelle.
3. Ce texte parle de l'adulateur qui flatte traîtreusement afin de tromper.