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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — L'adulation est-elle un péché ?

Objections :

1. Il ne semble pas. Car l'adulation consiste en un discours de louanges adressé à quelqu'un dans l'intention de lui plaire. Mais ce n'est pas un mal de louer quelqu'un, selon les Proverbes (31, 28) : "Ses fils se lèvent pour la proclamer bienheureuse, son mari pour la louer." Pareillement, vouloir plaire aux hommes n'est pas un mal selon saint Paul (1 Co 10, 33) : "je m'efforce en tout de plaire à tous."

2. Le mal est contraire au bien, et le blâme à la louange. Mais blâmer le mal n'est pas un mal. Donc louer le bien ne l'est pas non plus, alors que cela se rattache à l'adulation. Donc celle-ci n'est pas un péché.

3. La médisance est contraire à l'adulation, aussi saint Grégoire dit-il a que la médisance est un remède contre l'adulation : "Il faut savoir que pour épargner l'orgueil engendré par des louanges immodérées, la sagesse de notre Dieu permet que nous soyons déchirés par les critiques, afin qu'exaltés par la voix du laudateur nous soyons abaissés par celle du diffamateur." Mais nous avons vu que la diffamation est un mal. Donc l'adulation est un bien.

Cependant :

On lit dans Ézéchiel (13, 18) : "Malheur à ceux qui confectionnent des coussins pour tous les coudes", et la Glose entend par là "les douceurs de l'adulation".

Conclusion :

Nous avons dit que l'affabilité, bien que son principal objet soit de faire plaisir à ceux qui vivent avec nous, ne craint pas cependant de leur faire de la peine, quand cela est nécessaire pour procurer un bien ou écarter un mal. Dès lors, chercher à toujours faire plaisir, c'est dépasser la mesure et pécher par excès. Celui qui n'a en cela d'autre intention que de plaire, Aristote l'appelle "complaisant" ; celui qui a l'intention d'y trouver son avantage est à proprement parler "flatteur" ou "adulateur". Cependant, d'une manière générale, ce nom est donné à tous ceux qui dépassent la juste mesure par des paroles ou des actes de complaisance dans la vie de société.

Solutions :

1. Une louange peut être bonne ou mauvaise, selon que les circonstances sont ou ne sont pas ce qu'elles doivent être. Louer quelqu'un, et ainsi lui faire plaisir, pour l'encourager dans ses épreuves ou ses efforts, toutes les autres circonstances étant régulières, c'est faire acte d'affabilité. Au contraire, ce serait de la flatterie que de le louer de ce qui n'est pas digne de louange, par exemple, de ce qui est mal, comme dit le Psaume (10, 3) : "Le méchant est loué de sa convoitise" ; ou de ce qui est douteux : "Ne loue personne avant qu'il ait parlé" (Si 27, 8)." Ne loue pas un homme pour sa beauté" (Si 11, 2) ; ou encore s'il était à craindre que cette louange ne poussât à la vaine gloire : "Ne loue personne avant sa mort" (Si 11, 28).

De même, chercher à plaire pour nourrir la charité ou faire progresser spirituellement, c'est louable. Si, au contraire, on avait en vue la vaine gloire, un avantage temporel, ou s'il s'agissait de mauvaises actions, ce serait un péché : "Dieu a dispersé les os de ceux qui cherchent à plaire aux hommes" (Ps 53, 6 Vg). - "Si je plaisais encore aux hommes dit saint Paul, je ne serais pas serviteur du Christ" (Ga 1, 10).

2. Blâmer le mal aussi est vicieux, si on le fait sans tenir compte des circonstances. Et pareillement louer le bien.

3. Rien n'empêche que deux vices soient contraires. Et c'est pourquoi, si la diffamation est un mal, de même l'adulation. Il y a contradiction entre elles quant aux paroles, mais non directement quant à la fin : l'adulateur cherche à faire plaisir à celui qu'il adule ; le diffamateur ne cherche pas tellement à contrister sa victime, puisqu'il agit parfois en cachette, mais plutôt à salir sa réputation.