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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Le désir de la gloire est-il un péché ?

Objections :

1. Il ne semble pas, car on ne pèche jamais en imitant Dieu, au contraire c'est recommandé (Ep 5, 1) : "Soyez les imitateurs de Dieu, comme des enfants très chers." Mais l'homme qui recherche la gloire semble bien imiter Dieu, qui cherche sa gloire chez les hommes selon Isaïe (43, 7) : "Ramène mes fils de loin, et mes filles du bout de la terre ; tous ceux qui invoquent mon nom, je les ai créés pour ma gloire." Donc le désir de la gloire n'est pas un péché.

2. Ce qui provoque au bien ne peut être un péché. Or le désir de la gloire provoque au bien, car Cicéron déclare : "La gloire pousse les hommes au zèle." Même dans la Sainte Écriture, la gloire est promise aux bonnes oeuvres (Rm 2, 7) : "A ceux qui par la constance dans le bien recherchent gloire et honneur..."

3. Cicéron définit ainsi la gloire : "La renommée élogieuse de quelqu'un", ce qui rejoint la définition de saint Ambroise : "une réputation brillante et élogieuse". Mais désirer une réputation élogieuse n'est pas un péché, selon ces paroles de l'Ecclésiastique (41, 15 Vg) : "Prends soin de ton bon renom" et de saint Paul (Rm 12, 17 Vg) : "Ayez à coeur ce qui est bien non seulement devant Dieu, mais aussi devant tous les hommes." Cependant saint Augustin affirme : "Il voit plus juste, celui qui reconnaît un vice dans l'amour de l'éloge."

Cependant :

Saint Augustin dit : "A dire vrai, il faut reconnaître que l’amour de la gloire est aussi un vice."

Conclusion :

La gloire signifie un certain éclat. Recevoir de la gloire, c'est recevoir de l'éclat, dit saint Augustin. Or l'éclat a une beauté qui frappe les regards. C'est pourquoi le mot de gloire implique la manifestation de quelque chose que les hommes jugent beau, qu'il s'agisse d'un bien corporel ou spirituel. Mais parce que ce qui est absolument éclatant peut être vu par la foule, et même de loin, le mot de gloire signale précisément que le bien de quelqu'un parvient à la connaissance et à l'approbation de tous, comme dit Salluste : "La gloire ne se limite pas à un individu." Mais en prenant le mot de gloire au sens large, cela ne consiste pas seulement dans la connaissance d'une foule, mais aussi d'un petit nombre, ou même de soi seul, lorsque l'on considère son propre bien comme digne d'éloge.

Que l'on connaisse et approuve son propre bien, ce n'est pas un péché. Saint Paul dit en effet (1 Co 2, 12) : "Nous n'avons pas reçu, nous, l'esprit du monde, mais l'Esprit qui vient de Dieu, pour connaître les dons gracieux que Dieu nous a faits." Pareillement, ce n'est pas un péché de vouloir que ses bonnes oeuvres soient approuvées par les autres, car on lit en saint Matthieu (5, 16) : "Que votre lumière brille devant les hommes." C'est pourquoi le désir de la gloire, de soi, ne désigne rien de vicieux.

Mais l'appétit de la gloire vaine ou vide implique un vice, car désirer quelque chose de vain est vicieux, selon le Psaume (4, 3) : "Pourquoi aimez-vous la vanité et cherchez-vous le mensonge ?" Or la gloire peut être appelée vaine pour trois motifs.

1° Du côté de la réalité dont on veut tirer de la gloire, lorsqu'on la demande à ce qui n'existe pas, ou à ce qui n'est pas digne de gloire, comme une réalité fragile et caduque.

2° Du côté de celui auprès de qui on recherche la gloire, comme l'homme dont le jugement est flottant.

3° Du côté de celui qui recherche la gloire, s'il ne rapporte pas l'appétit de sa gloire à la fin requise : l'honneur de Dieu ou le salut du prochain.

Solutions :

1. Sur ce texte de saint Jean (13, 13) : "Vous m'appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien", saint Augustin remarque : "Il est dangereux de se complaire en soi, quand on doit se garder de l'orgueil. Mais celui qui est au-dessus de tout, quelques louanges qu'il se donne, ne s'enorgueillit pas. Car c'est à nous de connaître Dieu, non à lui ; et personne ne le connaît si lui, qui se connaît, ne se révèle pas." Aussi est-il clair que Dieu ne cherche pas sa gloire pour lui, mais pour nous. Et pareillement l'homme lui-même peut louablement désirer sa propre gloire pour le service des autres, comme il est dit (Mt 5, 16) : "Pour qu'ils voient vos bonnes oeuvres et glorifient votre Père qui est aux cieux."

2. La gloire qu'on tient de Dieu n'est pas vaine, mais vraie. Et une telle gloire est promise en récompense pour les bonnes oeuvres. C'est d'elle que parle saint Paul (2 Co 10, 17) : "Celui qui se glorifie, qu'il se glorifie dans le Seigneur. Ce n'est pas celui qui se recommande lui-même qui est un homme éprouvé ; c'est celui que le Seigneur recommande." Certains sont provoqués à l'action vertueuse par l'appétit de la gloire humaine, ou même par l'appétit d'autres biens ; mais celui qui agit vertueusement pour la gloire humaine n'est Pas vraiment vertueux, comme le montre saint Augustin.

3. La perfection de l'homme exige que l'homme connaisse, mais qu'il soit connu par les autres n'a rien à voir avec sa perfection et par conséquent n'a pas à être désiré pour soi-même. Cela peut cependant être désiré en tant que c'est utile à quelque chose : à ce que Dieu soit glorifié par les hommes, ou à ce que les hommes progressent par le bien qu'ils découvrent chez autrui ; ou à ce que l'homme lui-même, par les biens qu'il découvre en lui par le témoignage de louange qu'on lui donne, s'efforce d'y persévérer et de progresser encore. De cette façon il est louable de prendre garde à son bon renom, et de se faire bien voir de Dieu et des hommes, mais non à ce qu'on se délecte vainement dans l'éloge des hommes.