Article 4 — Quels sont ceux qui ressentent de la pudeur ?
Objections :
1. Il semble que même les hommes vertueux peuvent éprouver de la pudeur. En effet les contraires ont des effets contraires. Mais ceux qui débordent de malice n'ont pas de pudeur. Il est écrit en Jérémie (3, 3) : "Tu conservais un front de prostituée, ne sachant plus rougir." Ceux qui sont vertueux ressentent donc davantage la pudeur.
2. Aristote dit que "les hommes rougissent non seulement des vices, mais même des apparences de vices". Or cela arrive aussi chez les vertueux.
3. Selon Aristote la pudeur est "la crainte de donner mauvaise opinion de soi". Mais il arrive qu'on ait mauvaise opinion d'hommes vertueux, lorsque par exemple ils sont diffamés à tort, ou subissent d'indignes injures. La crainte de la honte peut donc exister chez l'homme vertueux.
4. La pudeur est une partie de la tempérance, nous l'avons dit. Mais une partie ne se sépare pas du tout. Puisque la tempérance se trouve chez l'homme vertueux, il semble donc qu'il en soit de même pour la pudeur.
Cependant :
Aristote dit que "la pudeur est étrangère à l'homme de bien".
Conclusion :
Nous l'avons dit la pudeur est la crainte de quelque honte. Or, qu'on ne craigne pas un mal, cela peut arriver pour deux raisons : parce qu'on n'y voit pas un mal, ou parce qu'on ne le considère pas comme possible, ou comme difficile à éviter. Ce qui explique que la crainte de la honte puisse faire défaut chez quelqu'un de deux façons. D'abord parce que ce dont on devrait rougir n'est pas tenu pour honteux. C'est ainsi que la crainte de la honte manque aux hommes enfoncés dans le péché, qui n'en ont pas de déplaisir, mais plutôt s'en glorifient. Ou bien, on ne craint pas la honte parce que l'on ne croit pas possible de tomber dans le déshonneur, ou difficile de l'éviter. C'est le cas des vieillards et des hommes vertueux qui n'éprouvent pas la crainte de la honte. Ils sont cependant dans des dispositions telles que, s'ils commettaient quelque chose de honteux, ils en auraient honte. C'est pourquoi Aristote dit que c'est seulement par hypothèse qu'on pourrait attribuer la crainte de la honte à l'homme de bien.
Solutions :
1. La crainte de la honte fait défaut chez les hommes les plus mauvais et chez les meilleurs, mais pour les raisons différentes que l'on vient de dire. Elle se trouve au contraire chez ceux qui se comportent de façon médiocre, en ce sens qu'ils ont en eux un certain amour du bien, sans être totalement à l'abri du mal.
2. Il appartient au vertueux non seulement d'éviter le vice, mais aussi ce qui a une apparence de vice, comme dit saint Paul (1 Th 5, 22) : "Gardez vous de toute espèce de mal." Et Aristote dit que l'homme vertueux doit éviter aussi bien les actes "qui sont effectivement mauvais" que ceux qui ne le sont "qu'aux yeux de l'opinion".
3. L'homme vertueux méprise les calomnies et les injures comme imméritées, nous l'avons dit. C'est pourquoi il n'en éprouve pas beaucoup de honte. Cependant il peut y avoir un mouvement de honte, ici comme dans les autres passions, qui devance la raison.
4. La pudeur n'est pas une partie de la tempérance comme si elle entrait dans l'essence de cette vertu, mais comme disposant à elle. C'est pourquoi saint Ambroise dit que "la pudeur pose les premiers fondements de la tempérance", en inculquant l'horreur de ce qui est honteux.