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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Quel rapport l'honneur a-t-il avec la vertu ?

Objections :

1. Il semble qu'il ne soit pas identique à la vertu. En effet, Cicéron dit que l'honneur est "ce qui est recherché pour lui-même". Or la vertu n'est pas recherchée pour elle-même, mais pour le bonheur. Aristote dit en effet que le bonheur est "la récompense et la fin de la vertu". L'honneur n'est donc pas la même chose que celle-ci.

2. Selon Isidore honestas signifie "comme un état d'honneur". Mais l'honneur est dû à bien d'autres choses qu'à la vertu, car c'est "la louange qui est due en propre à la vertu", dit Aristote.

L'honneur n'est donc pas la même chose que la vertu.

3. "L'essentiel de la vertu consiste dans le choix intérieur", selon Aristote. Mais l'honneur semble appartenir davantage à la conduite extérieure, si l'on en croit saint Paul (1 Co 14, 40) : "Que chez vous tout se fasse honnêtement et dans l'ordre."

4. L'honneur paraît consister dans les richesses extérieures, selon l'Ecclésiastique (11, 14) : "Bien et mal, vie et mort, pauvreté et honneur, tout vient du Seigneur." Or la vertu ne consiste pas dans les richesses extérieures. L'honneur n'est donc pas la même chose que la vertu.

Cependant :

Cicéron divise le bien honnête selon les quatre vertus principales, en lesquelles se divise également la vertu. Le bien honnête est donc identique à la vertu.

Conclusion :

Selon Isidore, honestas signifie "comme un état d'honneur". Il en résulte, semble-t-il, que l'on appelle honnête ce qui est digne d'honneur. Or l'honneur, nous l'avons dit plus haut, est dû à l'excellence. Et l'excellence de l'homme est appréciée surtout selon la vertu, car la vertu, selon Aristote est "la disposition de ce qui est parfait". Le bien honnête, à proprement parler, se rapporte donc à la même chose que la vertu.

Solutions :

1. Comme Aristote le dit, parmi les choses que l'on désire pour elles-mêmes, certaines sont désirées seulement pour elles-mêmes, et jamais en vue d'autre chose, comme la félicité, qui est la fin ultime. Mais d'autres choses sont désirées pour elles-mêmes en tant qu'elles ont en elles-mêmes une raison de bonté, même si rien d'autre de bon ne nous arrivait par elle ; et elles sont cependant désirables en vue d'autre chose, en tant qu'elles nous conduisent à un bien plus parfait. C'est en ce sens que les vertus doivent être désirées pour elles-mêmes. Voilà pourquoi Cicéron dit : "Il y a des choses qui nous séduisent par elles-mêmes et nous attirent par leur dignité", comme la vertu, la vérité, la science. Cela suffit à la raison de bien honnête.

2. Parmi les choses qui sont honorées et qui ne sont pas la vertu, il en est de plus excellentes que celle-ci, comme Dieu et la béatitude. Mais elles ne sont pas connues de nous par expérience comme les vertus, selon lesquelles nous agissons quotidiennement. C'est pourquoi la vertu revendique davantage pour elle la qualification d'honnête.

Quant aux autres choses, qui sont inférieures à la vertu, elles sont honorées en tant qu'elles aident aux oeuvres de la vertu, comme le bon renom, le pouvoir, les richesses. En effet, dit Aristote, ces choses "sont honorées par certains ; mais, en réalité, seul celui qui est bon doit être honoré". Or c'est par la vertu qu'on est bon. C'est pourquoi la louange est due à la vertu selon qu'elle est désirable en vue d'autre chose, mais l'honneur lui est dû en tant qu'elle est désirable pour elle-même. C'est à ce point de vue qu'elle a raison de bien honnête.

3. Comme on vient de le dire, le bien honnête implique un droit à l'honneur. L'honneur est une certaine reconnaissance de l'excellence de quelqu'un, et l'on n'en témoigne qu'à partir de choses connues. Or le choix intérieur ne parvient à la connaissance de l'homme que par des actes extérieurs. C'est pourquoi la conduite extérieure a raison de bien honnête selon qu'elle traduit la rectitude intérieure. Ainsi donc, l'honneur se trouve radicalement dans le choix intérieur, mais il est signifié dans la conduite extérieure.

4. Selon l'opinion du commun, l'excellence des richesses rend l'homme digne d'honneur. De là vient que parfois le nom d'honneur est transféré à la prospérité extérieure.