Article 1 — L'abstinence est-elle une vertu ?
Objections :
1. Réponse négative, semble-t-il. Saint Paul dit en effet (1 Co 4, 20) : "Le Royaume de Dieu ne consiste pas dans la parole mais dans la vertu." Or le Royaume de Dieu ne consiste pas dans l'abstinence, si l'on en croit le même saint Paul (Rm 14, 17) : "Le Royaume de Dieu n'est pas affaire de nourriture ou de boisson" ; et la Glose explique : "La justice n'est pas dans le fait de s'abstenir ou de manger." L'abstinence n'est donc pas une vertu.
2. S'adressant à Dieu, saint Augustin disait : "Tu m'as enseigné à ne prendre les aliments que comme des remèdes." Or, régler l'usage des remèdes n'appartient pas à la vertu, mais à l'art de la médecine. Ainsi donc, au même titre, modérer l'usage des aliments, qui ressortit à l'abstinence, n'est pas un acte de vertu, mais un effet de l'art.
3. Toute vertu "consiste dans un juste milieu", selon Aristote. Mais l'abstinence ne semble pas consister en un milieu, mais dans un manque, puisqu'elle tire son nom d'une soustraction. L'abstinence n'est donc pas une vertu.
4. Aucune vertu n'exclut une autre vertu. Or l'abstinence exclut la patience. Saint Grégoire dit en effet que "bien souvent l'impatience fait sortir de la tranquillité les esprits de ceux qui font abstinence". Et il dit aussi que "parfois l'orgueil traverse les pensées des abstinents". Ce qui exclut ainsi l'humilité. L'abstinence n'est donc pas une vertu.
Cependant :
On peut lire dans la 2ème épître de saint Pierre (1, 5) : "Joignez à votre foi la vertu, à la vertu la connaissance, à la connaissance l'abstinence." L'abstinence est donc rangée parmi les vertus.
Conclusion :
Le mot abstinence indique une soustraction d'aliments. Mais ce mot peut être entendu de deux façons. Ou bien il désigne une privation pure et simple d'aliments. Et alors le mot abstinence ne désigne ni une vertu, ni un acte de vertu, mais quelque chose d'indifférent au point de vue moral. Ou bien l'abstinence peut s'entendre en tant que réglée par la raison. Et alors elle signifie ou un habitus ou un acte de vertu. C'est ce que suggère le texte de saint Pierre, où l'abstinence est unie au discernement : que l'homme s'abstienne de nourriture selon qu'il est nécessaire "à la convenance de ceux avec qui il vit et à la convenance de lui-même, et selon les nécessités de la santé".
Solutions :
1. L'usage des aliments et l'abstinence de ceux-ci, considérés en soi, ne concernent pas le royaume de Dieu. Comme dit saint Paul (1 Co 8, 8) : "Ce n'est pas un aliment, certes, qui nous rapprochera de Dieu. Si nous n'en mangeons pas, nous n'avons rien de moins ; et si nous en mangeons, nous n'avons rien de plus", au spirituel s'entend. Mais l'un et l'autre, quand ce sont des actes raisonnables inspirés par la foi et l'amour de Dieu, appartiennent au royaume de Dieu.
2. La modération dans les aliments, quant à la quantité et à la qualité, relève de l'art de la médecine s'il s'agit de la santé du corps ; mais, selon les dispositions intérieures par rapport au bien de la raison, elle relève de l'abstinence. Comme dit saint Augustin : "la nature ou la quantité des aliments que l'on prend n'intéresse aucunement la vertu, pourvu qu'on le fasse à la convenance de ceux avec qui l'on vit et à sa convenance personnelle, et selon les nécessités de sa santé : ce qui importe, c'est la facilité et l'égalité d'âme dont on est capable, lorsque la nécessité s'impose de s'en abstenir."
3. Il appartient à la tempérance de refréner les plaisirs qui séduisent le plus l'âme, de même qu'il appartient à la force d'affermir l'âme contre les craintes qui écartent du bien de la raison. C'est pourquoi de même que la force est louée pour un certain excès, d'où tirent leur nom toutes les parties de la force, de même la tempérance est louée pour un certain manque, d'où elle tire elle-même son nom, ainsi que toutes ses parties. Aussi l'abstinence, qui est une partie de la tempérance, reçoit-elle son nom d'un manque. Et cependant elle consiste dans un juste milieu, en tant qu'elle se conforme à la droite raison.
4. Ces vices proviennent de l'abstinence dans la mesure où elle ne se conforme pas à la droite raison. En effet la droite raison nous fait nous abstenir "comme il faut", c'est-à-dire avec bonne humeur ; et "en vue de ce qu'il faut", c'est-à-dire en vue de la gloire de Dieu, et non en vue de notre propre gloire.