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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Peut-il être permis de se mettre en colère ?

Objections :

1. Il semble que non. En effet, commentant le passage de saint Matthieu (5, 22) : "Celui qui se met en colère contre son frère, etc.", saint Jérôme dit : "Certains manuscrits ajoutent : sans motif ; mais dans les meilleurs cette addition n'existe pas, et la colère est tout à fait exclue." En aucune façon il n'est donc légitime de se mettre en colère.

2. D'après Denys, "le mal de l'âme est d'être dépourvue de raison". Or la colère est toujours sans raison. Aristote, dit en effet que "la colère n'écoute pas parfaitement la raison". Et saint Grégoire que "lorsque la colère frappe la tranquillité de l'âme, elle la déchire en quelque sorte, la partage et la trouble". Comme dit saint Cassien "quelle que soit la cause de la colère, son bouillonnement aveugle l'oeil du coeur". Se mettre en colère est donc toujours un mal.

3. La colère est "un désir de vengeance", comme dit la Glose à propos du Lévitique (19, 17) : "Tu n'auras pas dans ton coeur de haine pour ton frère." Or désirer la vengeance ne semble pas légitime, car cela doit être réservé à Dieu, selon cette parole du Deutéronome (32, 35) : "A moi la vengeance." Il semble donc que se mettre en colère soit toujours un mal.

4. Tout ce qui nous détourne de la ressemblance divine est un mal. Or se mettre en colère nous détourne toujours de cette ressemblance, puisque Dieu "juge avec tranquillité", selon la Sagesse (12, 18). Se mettre en colère est donc toujours un mal.

Cependant :

Chrysostome dit en commentant saint Matthieu : "Celui qui s'irrite sans motif sera coupable, mais celui qui le fait avec raison ne sera pas coupable. Car si la colère n'existe pas, ni l'instruction ne progresse, ni les jugements ne sont portés, ni les crimes ne sont réprimés." Se mettre en colère n'est donc pas toujours un mal.

Conclusion :

La colère (ira) est à proprement parler une passion de l'appétit sensible, d'où la faculté de l'"irascible" tire son nom, comme on l'a vu dans le traité des passions. Or, en ce qui concerne les passions de l'âme, il faut voir que le mal peut se trouver en elles de deux façons.

- 1° D'une première façon, en raison de la nature même de la passion, qui se détermine par son objet. C'est ainsi que l'envie, selon son espèce, comporte un certain mal ; elle est en effet une tristesse du bien des autres, ce qui, en soi, est contraire à la raison. C'est pourquoi l'envie, "à peine nommée, suggère aussitôt quelque chose de mal", dit Aristote. Mais cela ne s'applique pas à la colère, qui est un appétit de vengeance. En effet, le désir de vengeance peut être bon ou mauvais.

- 2° Le mal se trouve aussi dans une passion selon la quantité de celle-ci, c'est-à-dire selon sa surabondance ou son défaut. C'est ainsi que le mal peut se trouver dans la colère, par exemple, lorsque quelqu'un se met trop ou pas assez en colère, sortant de la mesure de la droite raison. Mais si l'on s'irrite selon la droite raison, se mettre en colère est louable.

Solutions :

1. Les stoïciens considéraient la colère et toutes les autres passions comme des émotions échappant à l'ordre de la raison et, à cause de cela, ils déclaraient que la colère et toutes les autres passions étaient mauvaises, comme nous l'avons rapporté au traité des passions. C'est ainsi que saint Jérôme considère la colère - il parle en effet de la colère par laquelle on s'irrite contre le prochain en désirant son mal. - Mais pour les péripatéticiens, dont saint Augustin approuve davantage l'opinion, la colère et les autres passions de l'âme sont des mouvements de l'appétit sensible, réglés ou non selon la raison. De ce point de vue, la colère n'est pas toujours mauvaise.

2. La colère peut être en rapport avec la raison de deux façons. Elle peut la précéder, et ainsi faire sortir la raison de sa rectitude : elle est alors mauvaise. Mais elle peut aussi la suivre, en ce sens que l'appétit sensible s'élève contre les vices, conformément à l'ordre de la raison. Alors cette colère est bonne : on l'appelle "la colère par zèle". C'est pourquoi saint Grégoire dit : "Il faut avoir grand soin que la colère, que l'on prend comme un instrument de la vertu, ne commande pas à l'esprit ; qu'elle ne marche pas devant comme une maîtresse, mais qu'elle ne quitte jamais sa place en arrière de la raison, comme une servante prête à faire son service." Même si, dans l'exécution de l'acte, cette colère gêne quelque peu le jugement de la raison, elle ne lui enlève pas sa rectitude. C'est pourquoi saint Grégoire, au même endroit dit que "la colère provoquée par le zèle trouble l'oeil de la raison, mais que la colère provoquée par le vice l'aveugle". Or il n'est pas contraire à la notion de vertu que la délibération de la raison soit interrompue pendant l'exécution de ce que celle-ci a délibéré de faire. Car, de même, l'art serait gêné dans son action si, dans le temps qu'il doit agir, il délibérait sur ce qu'il faut faire.

3. Désirer la vengeance pour le mal de celui qu'il faut punir est illicite. Mais désirer la vengeance pour la correction des vices et le maintien du bien de la justice est louable. L'appétit sensible peut tendre à cela sous l'impulsion de la raison. Et lorsque la vengeance s'accomplit conformément à un jugement rendu, cela vient de Dieu, dont le pouvoir punitif est l'instrument dit saint Paul (Rm 13, 4).

4. Nous pouvons et nous devons ressembler à Dieu dans le désir du bien, mais nous ne pouvons tout à fait lui ressembler dans le mode de ce désir, car il n'y a pas en Dieu, comme en nous, d'appétit sensible, dont le mouvement doive servir la raison. C'est pourquoi saint Grégoire dit que "la raison se dresse plus vigoureusement contre les vices, quand la colère qui lui est soumise lui apporte ses services".