Article 1 — La modestie est-elle une partie de la tempérance ?
Objections :
1. Non, semble-t-il. En effet modestie vient de "mesure" (modus). Or dans toutes les vertus la mesure est nécessaire, car la vertu est ordonnée au bien, et le bien, dit saint Augustin consiste dans "la mesure, l'espèce et l'ordre". La modestie est donc une vertu générale, et on ne doit pas en faire une partie de la tempérance.
2. Le mérite de la tempérance semble consister principalement dans une certaine "modération". Or c'est de celle-ci que vient le mot modestie. La modestie semble donc être identique à la tempérance, et non être l'une de ses parties.
3. La modestie semble porter sur la correction des autres, d'après saint Paul (2 Tm 2, 24) : "Le serviteur de Dieu ne doit pas être querelleur, mais doux à l'égard de tous, corrigeant avec modestie ceux qui résistent à la vérité." Or la correction de ceux qui sont en faute est un acte de justice ou de charité, on l'a vu précédemment. Il semble donc que la modestie soit plutôt une partie de la justice que de la tempérance.
Cependant :
Cicéron fait de la modestie une partie de la tempérance.
Conclusion :
Nous l'avons dit plus haut la tempérance use de modération en ce qu'il y a de plus difficile à modérer : les convoitises des délectations du toucher. Or, partout où se trouve une vertu se rapportant spécialement à ce qui est plus important, il faut qu'il y ait une autre vertu se rapportant à ce qui l'est moins, car il est nécessaire que la vie de l'homme soit réglée en tout selon les vertus. C'est ainsi, comme on l'a vu plus haut, que la magnificence se rapporte aux grandes dépenses d'argent, et qu'à côté d'elle la libéralité est nécessaire, qui se rapporte aux dépenses de médiocre importance. Il est donc nécessaire qu'il y ait une vertu modératrice des petites choses, qu'il n'est pas aussi difficile de modérer. Cette vertu s'appelle la modestie, et elle est annexée à la tempérance comme à la vertu principale.
Solutions :
1. Un nom commun est parfois attribué aux plus petites choses ; c'est ainsi qu'on donne le nom commun d'"anges", au dernier ordre des anges. De même aussi la "mesure", qui se remarque communément en toute vertu, est attribuée spécialement à la vertu qui apporte la mesure dans les petites choses.
2. Certaines choses ont besoin d'être tempérées à cause de leur véhémence, comme on "tempère" le vin fort. Mais la modération est nécessaire en toutes choses. C'est pourquoi la tempérance a davantage trait aux passions violentes, et la modestie aux passions moindres.
3. La modestie s'entend ici de la mesure prise communément, selon qu'elle est nécessaire dans toutes les vertus.