Article 8 — Le rapport de l'espérance avec la charité
Objections :
1. Il semble que la charité soit antérieure à l'espérance. En effet, saint Ambroise, commentant le texte de saint Luc (17, 6) : "Si vous aviez la foi gros comme un grain de sénevé, etc.", nous dit que "de la foi sort la charité, et de la charité l'espérance". Mais la foi est antérieure à la charité. Donc la charité est antérieure à l'espérance.
2. Saint Augustin déclare que "les bons mouvements et les bons sentiments viennent de l'amour et d'une sainte charité". Or espérer, en tant qu'acte de l'espérance, est un bon mouvement de l'âme. L'espérance dérive donc de la charité.
3. Le Maître des Sentences affirme que "l'espérance vient des mérites qui précèdent non seulement la réalité espérée, mais aussi l'espérance, que la charité précède par nature". La charité est donc antérieure à l'espérance.
Cependant :
L’Apôtre dit (1 Tm 1, 5) : "La fin du précepte est la charité, qui procède d'un coeur pur et d'une bonne conscience", "c'est-à-dire de l'espérance", commente la Glose. L'espérance est donc antérieure à la charité.
Conclusion :
Il y a deux sortes d'ordre. D'une part, il y a l'ordre de la génération et de la nature, selon lequel l'imparfait est antérieur au parfait. D'autre part, l'ordre de la perfection et de la forme, selon lequel ce qui est parfait est antérieur par nature à ce qui est imparfait. Donc, selon le premier ordre, l'espérance est antérieure à la charité.
En effet, l'espérance, comme tout mouvement de l'esprit, dérive de l'amour, nous l'avons montré en traitant des passions. Or il y a un amour parfait et un amour imparfait. L'amour parfait est celui par lequel une personne est aimée pour elle-même, comme quelqu'un à qui nous voulons du bien ; ainsi l'amour de l'homme pour son ami. L'amour imparfait est celui par lequel nous aimons une réalité, non pas en elle-même, mais afin que le bien qu'elle constitue nous parvienne ; ainsi l’homme qui aime une chose qu'il convoite. L'amour pour Dieu, au premier sens, se rattache à la charité qui adhère à Dieu pour lui-même, mais l'espérance relève du second amour, car celui qui espère a l'intention d'obtenir quelque chose pour lui. Et c'est pourquoi, dans l'ordre de génération, l'espérance est antérieure à la charité. De même en effet que l'homme est amené à aimer Dieu parce que la crainte du châtiment divin lui fait abandonner son péché, dit saint Augustin, de même aussi l'espérance introduit à la charité, en tant que l'espoir d'être récompensé par Dieu excite l'homme à l'aimer et à garder ses commandements. Mais selon l'ordre de la perfection, la charité est première par nature. Et c'est pourquoi, quand apparaît la charité, l'espérance devient plus parfaite, car c'est dans nos amis que nous mettons le plus d'espoir. Et c'est de cette façon que saint Ambroise affirme : "L'espérance sort de la charité."
Solutions :
1. Cela répond à la première objection.
2. L'espérance, comme tout mouvement de l'appétit, provient d'un certain amour, celui du bien qu'on attend. Cependant toute espérance ne vient pas de la charité, mais seulement le mouvement de l'espérance formée par la charité, qui nous fait espérer un bien de la part de Dieu comme d'un ami.
3. Le Maître des Sentences parle ici de l'espérance formée qui, par nature, est précédée par la charité et les mérites causés par celle-ci.