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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Un ordre religieux peut-il avoir pour but les oeuvres de la vie active ?

Objections :

1. Il ne semble pas qu'on doive instituer d'ordre religieux pour les oeuvres de la vie active. Tout ordre religieux, nous l'avons montrés, doit réaliser l'état de perfection. Or la perfection de l'état religieux consiste dans la contemplation des choses divines. Selon Denys : "On les appelle moines parce qu'ils exercent de façon pure le culte, c'est-à-dire le service de Dieu, et parce que leur vie, loin d'être divisée, demeure parfaitement une, parce qu'ils s'unifient eux-mêmes par un saint recueillement qui exclut tout divertissement, de façon à tendre vers l'unité d'une vie déiforme et vers la perfection de l'amour divin." Il semble donc qu'on ne puisse instituer d'ordre religieux pour les oeuvres de la vie active.

2. Il semble que "l'on doive juger des chanoines réguliers comme des moines", suivant une décrétale. Une autre décrétale porte que les chanoines réguliers "ne sont pas regardés comme séparés de la société des saints moines". Et la même remarque vaut pour tous les autres religieux. Or la vie monastique est instituée en vue de la contemplation. D'où le mot de saint Jérôme : "Si tu veux justifier ton nom de moine qui signifie seul, qu'as-tu à faire dans les villes ?" La même pensée se retrouve dans les Décrétales. Il semble donc que toute vie religieuse soit ordonnée à la contemplation, et aucune à l'action.

3. La vie active appartient au siècle présent. Or tous les religieux sont censés sortir du siècle. C'est ce que dit saint Grégoire : "Celui qui quitte le siècle et accomplit, le bien qu'il peut, comme s'il était déjà sorti d’Égypte, offre au désert un sacrifice." Il semble donc qu'aucune forme de vie religieuse ne puisse se proposer pour but la vie active.

Cependant :

Il est écrit (Jc 1, 27) : "La religion pure et sans tache devant Dieu notre père, c'est de visiter les orphelins et les veuves dans leur épreuve." Mais cela relève de la vie active. Donc il est juste de donner la vie active pour but à un ordre religieux.

Conclusion :

L'état religieux, avons-nous dit, est ordonné à la perfection de la charité, qui comprend l'amour de Dieu et du prochain. A l'amour de Dieu ressortit directement la vie contemplative, où l'on désire vaquer à Dieu seul. A l'amour du prochain ressortit la vie active, qui se met au service des nécessités du prochain. Et de même que la charité aime le prochain pour Dieu, de même le service du prochain prend valeur de service de Dieu, selon cette parole (Mt 25, 40) : "Ce que vous faites au moindre des miens, c'est à moi que vous le faites." C'est pourquoi ces services rendus au prochain, parce qu'ils se réfèrent ultérieurement à Dieu, sont qualifiés de sacrifices, suivant cette parole (He 13, 16) : "N'oubliez pas la bienfaisance et la mise en commun des ressources ; c'est par de tels sacrifices qu'on plaît à Dieu."

Or il appartient proprement à la religion d'offrir des sacrifices à Dieu, nous l'avons montré. Il s'ensuit donc que des ordres religieux peuvent parfaitement être institués pour les oeuvres de la vie active. Aussi l'abbé Nesteros a-t-il dit, en distinguant les divers objectifs des ordres religieux : "Certains concentrent leur attention sur la solitude du désert et la pureté du coeur ; d'autres sur la discipline des frères et des couvents ; d'autres trouvent leur joie dans le service de l'hospitalité."

Solutions :

1. On observe aussi le culte et le service de Dieu dans les oeuvres de la vie active, par lesquelles, nous venons de le dire, on sert le prochain pour l'amour de Dieu. On y observe aussi la vie unifiée, non en ce sens qu'on n'a aucun commerce avec les hommes, mais en ce sens qu'on s'adonne exclusivement aux oeuvres qui regardent le service de Dieu. Et puisque ces religieux s'appliquent aux oeuvres de la vie active en vue de Dieu, il s'ensuit que chez eux l'action dérive de la contemplation des choses divines. Ils ne sont donc pas entièrement privés du fruit de la vie contemplative.

2. Les moines et tous les autres religieux sont, en effet, à égalité pour ce qu'il y a de commun dans toutes les formes de vie religieuse. Tous doivent pareillement se donner tout entiers au service de Dieu, observer les voeux essentiels de religion, et se tenir éloignés des affaires séculières. Mais la comparaison ne tient plus pour les autres éléments propres à la profession monastique, et qui ont spécialement pour objet la vie contemplative. Aussi la décrétale alléguée ne dit pas simplement qu'il "faut appliquer aux chanoines réguliers la même règle qu'aux moines", mais "pour ce qui regarde les choses dont elle a parlé", à savoir qu'ils "ne doivent pas exercer l'office d'avocat dans les causes judiciaires". Quant à la seconde décrétale, après avoir dit que les chanoines réguliers "ne sont pas regardés comme séparés de la société des moines", elle ajoute : "Ils suivent néanmoins une règle plus large." D'où il apparaît qu'ils ne sont pas astreints à toutes les obligations des moines.

3. On peut-être dans le siècle de deux manières : par le corps ou par l'esprit. Parlant à ses disciples, le Seigneur disait, en effet (Jn 15, 19) : "je vous ai choisis en vous tirant du monde." Parlant d'eux à son Père, il disait en revanche (Jn 17, 11) : "Ceux-ci sont dans le monde, et moi je vais à toi." Les religieux occupés aux oeuvres de la vie active sont dans le monde par leur corps. Mais ils n'y sont pas par l'esprit. Car s'ils s'occupent de choses extérieures, ce n'est pas qu'ils cherchent quelque bien dans le monde, c'est uniquement pour le service de Dieu. Ils "usent de ce monde comme n'en usant pas", ainsi qu'il est écrit (1 Co 7, 31). Aussi, après le texte déjà cité : "La religion pure et sans tache, c'est de visiter les orphelins et les veuves", lisons-nous cet autre (Jc 1, 27) : "et se garder sans tache à l'écart du monde", ce qui veut dire qu'on ne doit pas laisser son coeur s'attacher au monde.