TheoFonsAux sources de la foi

Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 5 — Les clercs et les religieux sont-ils spécialement dans l'état de perfection ?

Objections :

1. Il ne semble pas, car l'état de perfection se distingue de l'état des commençants et des progressants. Mais il n'y a pas de gens spécialement affectés à l'état de progressants ou de commençants. Donc il ne semble pas qu'ils doivent y avoir des catégories d'hommes affectés à l'état de perfection.

2. L'état extérieur doit répondre à l'état intérieur. Autrement, on commet le mensonge lequel, dit saint Ambroise, "ne consiste pas seulement en paroles fausses mais en oeuvres simulées". Mais il y a beaucoup de clercs ou de religieux qui n'ont pas la perfection intérieure de la charité. Donc, si les religieux et les clercs étaient tous dans l'état de perfection, il s'ensuivrait que tous ceux d'entre eux qui ne sont pas parfaits seraient en état de péché mortel, comme simulateurs et menteurs.

3. Nous avons dit que la perfection tient à la charité. Or il semble que la charité la plus parfaite se rencontre chez les martyrs : "Il n'y a pas de plus grande charité que de donner sa vie pour ses amis" (Jn 15, 13). Et sur ce texte (He 12, 4) : "Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang", la Glose dit : "Il n'y a pas en cette vie d'amour plus parfait que celui auquel les martyrs ont atteint, eux qui ont combattu le péché jusqu'à verser le sang." L'état de perfection semble donc devoir être attribué aux martyrs plutôt qu'aux religieux et aux évêques.

Cependant :

Denys attribue la perfection aux évêques comme à des "agents de perfection". Et ailleurs il l'attribue aux religieux, qu'il appelle "moines" ou "thérapeutes", ce qui veut dire serviteurs de Dieu, comme à des "perfectionnés".

Conclusion :

L'état de perfection requiert, on l'a dit la perpétuelle obligation, accompagnée de solennité, à une vie de perfection. Or l'une et l'autre condition se vérifie dans le cas des religieux et des évêques. Les religieux s'engagent par voeu à s'abstenir des biens du siècle, dont il leur était loisible d'user, en vue de vaquer à Dieu plus librement, et c'est en cela que consiste la perfection de la vie présente. D'où ces paroles de Denys, sur les religieux : "certains les appellent "thérapeutes", c'est-à-dire serviteurs, parce qu'ils sont voués au culte et service de Dieu ; d'autres les appellent "moines", parce que leur vie, loin d'être divisée, demeure parfaitement une, parce qu'ils s'unifient eux-mêmes par un saint recueillement qui exclut toute division, de façon à tendre vers la perfection de l'amour divin". D'autre part, l'engagement qu'ils prennent s'accompagne de la solennité de la profession et de la bénédiction. Aussi Denys ajoute-t-il : "C'est pourquoi la législation sacrée, leur octroyant une grâce parfaite, les honore d'une prière consécratoire."

Les évêques pareillement s'obligent à une vie de perfection lorsqu'ils assument l'office pastoral qui les oblige à donner leur vie pour leurs brebis (Jn 10, 3). C'est ce qui fait dire à saint Paul (1 Tm 6, 12) : "Tu as fait une belle profession devant un grand nombre de témoins", c'est-à-dire, explique la Glose, "lors de ton ordination". Et cette profession s'accompagne d'une consécration solennelle, d'après saint Paul (2 Tm 1, 6) : "Ravive la grâce de Dieu que tu as reçue par l'imposition de mes mains", ce que la Glose entend de la grâce épiscopale. Denys écrit : "Le souverain prêtre, c'est-à-dire l'évêque, se voit imposer sur la tête, dans son ordination, la sainte Parole, pour signifier qu'il reçoit la plénitude du pouvoir hiérarchique et qu'il lui appartient non seulement d'interpréter toutes les formules et les actions saintes mais encore de les communiquer aux autres."

Solutions :

1. Le commencement et la croissance ne sont pas recherchés pour eux-mêmes, mais en vue de la perfection. C'est donc au seul état de perfection que certaines personnes sont promues avec obligation et solennité.

2. Les hommes qui embrassent l'état de perfection ne font pas profession d'être parfaits, mais de tendre à la perfection. Aussi saint Paul dit-il (Ph 3, 12) : "Non pas que j'aie déjà obtenu le prix ou que je sois parfait ; non, je poursuis ma course pour tâcher de saisir." Et il ajoute : "Nous tous, qui sommes des "parfaits", c'est ainsi qu'il nous faut penser." Celui qui, n'étant pas parfait, embrasse l'état de perfection n'est donc ni un menteur ni un simulateur. Il ne le devient que s'il révoque son propos de perfection.

3. Le martyre constitue l'acte suprême de la charité. Mais, nous l'avons dit, un acte de perfection ne suffit pas à créer un état.