Article 5 — La sagesse existe-t-elle chez tous ceux qui ont la grâce sanctifiante ?
Objections :
1. Il ne semble pas. Car il vaut mieux posséder la sagesse que l'écouter. Or, il n'appartient qu'aux parfaits d'écouter la sagesse, selon cette parole de saint Paul (1 Co 2, 6) : "Nous parlons sagesse parmi les parfaits." Ainsi donc, puisque tous ceux qui sont en état de grâce ne sont pas parfaits, il semble beaucoup moins vrai encore que tous ceux qui sont en état de grâce possèdent la sagesse.
2. "Il appartient au sage d'ordonner", d'après Aristote. Et saint Jacques (3, 17) dit que "la sagesse juge sans hypocrisie". Mais il n'appartient pas à tous ceux qui ont la grâce de juger les autres ou de leur donner des ordres, mais seulement aux prélats. Ceux qui sont en état de grâce ne possèdent donc pas tous la sagesse.
3. "La sagesse nous est donnée contre la sottise", dit saint Grégoire. Or il y a beaucoup de gens ayant la grâce, qui sont sots par nature. Le cas est net par exemple pour ceux qui, lors de leur baptême étaient déjà en état de démence, ou pour ceux qui ensuite, sans commettre de péché, sont devenus fous. Ainsi donc, la sagesse n'existe pas forcément chez tous ceux qui sont en état de grâce.
Cependant :
Celui qui est sans péché mortel est aimé de Dieu, car ayant la charité il aime Dieu, et "Dieu aime ceux qui l'aiment" (Pr 8, 17). Or, d'après le livre de la Sagesse (7, 28) : "Dieu n'aime que celui qui habite avec la Sagesse." Donc, chez tous ceux qui sont en état de grâce et qui sont sans péché mortel, il y a la sagesse.
Conclusion :
La sagesse dont nous parlons comporte une certaine rectitude de jugement en ce qui concerne le divin à considérer et à consulter, nous venons de le dire.
A ce double point de vue, les hommes obtiennent la sagesse à des degrés divers, selon leur union à Dieu. En effet, certains possèdent, en fait de jugement droit, aussi bien dans la contemplation du divin que dans l'organisation des affaires humaines selon les règles divines, uniquement ce qui est nécessaire au salut. Cette sagesse ne manque à personne qui soit sans péché mortel, par la grâce qui rend agréable à Dieu ; car, si la nature n'échoue jamais pour ce qui est nécessaire, la grâce y échoue beaucoup moins encore. C'est pourquoi, dit saint Jean (1 Jn 2, 27) : "L'onction vous enseignera toutes choses."
Mais certains reçoivent le don de sagesse à un degré plus élevé. D'abord pour la contemplation des choses divines, dans la mesure où ils pénètrent les mystères les plus profonds et où ils peuvent les manifester aux autres. Et aussi pour la direction des choses humaines selon les règles divines, dans la mesure où ils peuvent non seulement se gouverner eux-mêmes selon ces règles, mais encore gouverner les autres. Ce degré de sagesse n'est pas commun à tous ceux qui sont en état de grâce, il est du domaine des grâces gratuites que le Saint-Esprit "distribue comme il veut", selon saint Paul (1 Co 12, 8) : "A l'un c'est une parole de sagesse qui est donnée par l'Esprit, etc."
Solutions :
1. L'Apôtre parle ici de la sagesse qui s'étend au mystère caché des choses divines, comme il l'explique au même endroit (1 Co 2, 7) : "Ce dont nous parlons, c'est d'une sagesse divine, mystérieuse et demeurée cachée."
2. Quoiqu'il appartienne aux seuls prélats de donner des ordres aux autres hommes et de les juger, il appartient cependant à tout homme d'ordonner ses propres actes et de porter un jugement sur eux, comme le montre Denys.
3. Ceux qui sont baptisés sans avoir la raison, comme les enfants, ont cependant l'habitus de sagesse, selon qu'il est un don du Saint-Esprit. Mais ils n'en possèdent pas encore l'acte, à cause de l'obstacle corporel qui empêche en eux l'usage de la raison.