Article 1 — La sottise s'oppose-t-elle à la sagesse ?
Objections :
1. La sottise ne semble pas s'opposer à la sagesse. A la sagesse, en effet semble s'opposer directement la déraison. Or la sottise n'est pas la même chose que la déraison, car la déraison, comme la sagesse, a trait seulement aux choses divines, tandis que la sottise a trait aux choses divines et aux choses humaines.
2. De deux opposés, l'un ne peut être la voie pour parvenir à l'autre. Or la sottise est la voie pour parvenir à la sagesse, comme dit saint Paul (1 Co 3, 18) : "Si quelqu'un parmi vous se croit un sage à la manière du monde, qu'il se fasse sot pour devenir sage." La sottise n'est donc pas opposée à la sagesse.
3. De deux opposés, l'un ne peut être cause de l'autre. Or la sagesse est cause de la sottise ; en effet, selon Jérémie (10, 14) : "Tout homme devient sot par sa science." Et la sagesse est une certaine science. De même Isaïe (47, 10) : "Ta sagesse et ta science, ce sont elles qui t'ont trompé." Or cette déception se réfère à la sottise. Donc la sottise ne s'oppose pas à la sagesse.
4. Isidore a dit que "le sot est celui qui n'est pas attristé par l'ignominie ni ébranlé par l'outrage". Or cela appartient à la sagesse spirituelle, comme l'affirme saint Grégoire. La sottise ne s'oppose donc pas à la sagesse.
Cependant :
Pour saint Grégoire, "le don de sagesse nous est donné contre la sottise".
Conclusion :
Le mot stultitia (sottise) semble venir de stupor (stupeur). C'est pourquoi Isidore dit : "Le sot est celui qui, par stupeur, ne bouge pas." La sottise diffère de la folie, comme il est dit au même endroit, en ce qu'elle comporte un engourdissement du coeur et obscurcissement des sens, tandis que la folie implique une totale privation de sens. C'est pourquoi il est juste d'opposer la sottise à la sagesse." En effet, dit Isidore, "sage" (sapiens) vient de saveur (sapor) parce que, de même que le goût est capable de distinguer la saveur des aliments, de même le sage est capable de discerner les réalités et les causes." Aussi est-il clair que la sottise s'oppose à la sagesse comme à son contraire, tandis que la folie s'y oppose comme sa pure négation. Car le fou est dépourvu du sens du jugement ; le sot, lui, a ce sens, mais hébété, tandis que le sage l'a subtil et pénétrants.
Solutions :
1. Comme dit Isidore au même endroit, l'insensé (insipiens) est le contraire du sage (sapiens) parce qu'il n'a pas la saveur du discernement et du sens. Aussi le manque de sens semble-t-il être identique à la sottise. Mais on dira principalement que quelqu'un est sot lorsqu'il présentera un manque de jugement à l'égard de la cause suprême ; car s'il manque de jugement sur un menu détail, on ne le traitera pas de sot pour cela.
2. De même qu'il y a une mauvaise sagesse, on vient de le dire, celle qui est appelée sagesse du monde, parce qu'elle tient un bien terrestre pour la cause suprême et pour la fin ultime, de même il y a une bonne sottise, qui s'oppose à la mauvaise sagesse, celle par laquelle on méprise les choses de la terre. C'est de cette sottise-là que parle l'Apôtre. La sagesse du monde est celle qui déçoit et qui rend sot aux yeux de Dieu. Cela ressort des paroles de l'Apôtre (1 Co 3, 19).
4. Ne pas être ébranlé par les outrages provient parfois de ce qu'on ne goûte pas les choses de la terre, mais seulement les choses du ciel. Aussi cela relève de la sottise pour le monde, et de la sagesse selon Dieu, dit saint Grégoire. Mais parfois aussi cela provient de ce qu'on est simplement stupide en face de tout. Ce qui est le cas des déments, qui ne saisissent pas les outrages. Et cela relève de la sottise absolue.