Article 9 — La sollicitude ou vigilance se rapporte-t-elle à la prudence ?
Objections :
1. Il semble que non, car la sollicitude implique une certaine inquiétude ; Isidore dit en effet qu'on appelle soucieux (sollicitus) l'homme inquiet. Mais le mouvement appartient surtout à la faculté appétitive. Donc aussi la sollicitude. Or la prudence n'est pas dans la faculté appétitive mais dans la raison, on l'a établi plus haut. Donc la sollicitude ne se rapporte pas à la prudence.
2. A la sollicitude semble s'opposer la certitude de la vérité d'où la parole de Samuel à Saül (1 S 19, 20) : "Ne sois pas soucieux des ânesses que tu as perdues avant-hier, car on les a trouvées." Mais la certitude de la vérité concerne la prudence, puisqu'elle est une vertu intellectuelle. Donc la sollicitude s'oppose à la prudence, loin de s'y rattacher.
3. Le Philosophe dit qu'il appartient au magnanime "d'être tranquille et en repos". Mais la sollicitude s'oppose à la tranquillité. Donc, puisque la prudence ne s'oppose pas à la magnanimité, le bien n'étant pas contraire au bien, dit Aristote, il semble que la sollicitude ne se rapporte pas à la prudence.
Cependant :
Il est dit dans la 1ère épître de saint Pierre (4, 7) : "Soyez prudents et veillez dans la prière." Mais la vigilance est identique à la sollicitude. Donc la sollicitude se rapporte à la prudence.
Conclusion :
Comme dit Isidore, le mot de sollicitude vient de sollers (habile) et de citus (prompt), en ce que le mot s'applique à un homme habile d'esprit, et prompt de ce fait à accomplir ce qu'il doit faire. Mais ce trait s'applique à la prudence, dont l'acte principal est de commander en matière d'action ce qui a été d'abord délibéré et jugé. Aussi le Philosophe dit-il qu'"il faut mettre promptement en oeuvre ce qui a été délibéré, mais délibérer lentement". De là vient que la sollicitude a proprement rapport à la prudence. Et pour cette raison saint Augustin écrit : "A la prudence il appartient de monter la garde et de veiller avec le plus grand soin de peur que, par l'effet d'une fausse persuasion se glissant peu à peu en nous, nous ne soyons induits en erreur."
Solutions :
1. Le mouvement appartient bien à la faculté appétitive comme au principe du mouvement. Elle meut toutefois selon le précepte et la direction donnés par la raison, et c'est en cela que consiste essentiellement la sollicitude.
2. Selon le Philosophe, "la certitude ne doit pas être cherchée de la même façon en toute chose mais en chaque matière selon son mode propre". Et puisque la matière de la prudence consiste dans les singuliers contingents, objet des actions humaines, la certitude de la prudence ne peut être si grande que toute sollicitude en soit ôtée.
3. Le magnanime est appelé un homme tranquille et en repos, non parce qu'il ne se soucie de rien, mais parce qu'il ne se soucie pas exagérément d'un grand nombre de choses ; il a confiance là où il faut avoir confiance et il n'a pas à ce sujet de soucis superflus. C'est en effet la superfluité de la crainte et de la défiance qui cause les soucis exagérés, parce que la crainte inspire aux gens de s'entourer de conseils, comme il a été dit lorsqu'on étudiait la passion de craintes.