Article 3 — La justice est-elle une vertu ?
Objections :
1. Non, car il est écrit dans saint Luc (17, 10) : "Lorsque vous aurez accompli tout ce qui vous a été commandé, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles ; nous avons fait ce que nous devions faire." Or l'accomplissement d'une oeuvre vertueuse n'est pas inutile, selon ce mot de saint Ambroise : "Nous appelons utile, non ce qui procure un bénéfice pécuniaire, mais ce qui acquiert la piété." Donc, faire ce qu'on doit ne relève pas de la vertu ; c'est cependant une oeuvre de justice ; celle-ci par conséquent n'est pas une vertu.
2. Ce qui se fait par nécessité n'est pas méritoire. Or tel est le cas de la justice, qui consiste à rendre à quelqu'un son dû ; il n'y a pas là de mérite. Et comme nous méritons par nos actes vertueux, il s'ensuit que la justice n'est pas une vertu.
3. Toute vertu morale a trait à l'action. Mais ce qui se produit au-dehors ne relève pas de l'action, mais de la fabrication, selon le Philosophe. Et puisqu'il appartient à la justice "de faire" au-dehors une oeuvre juste en soi, elle ne saurait être une vertu morale.
Cependant :
Saint Grégoire nous assure que "toute la structure de l'oeuvre bonne résulte des quatre vertus" : tempérance, prudence, force et justice.
Conclusion :
La vertu humaine "consiste à rendre bons les actes humains, et l'homme lui-même", ce qui convient à la justice. La bonté d'un acte humain lui vient de sa soumission à la règle de la raison, d'où les actes humains tirent leur rectitude. Aussi, puisque la justice rectifie les opérations humaines, il est clair qu'elle les rend bonnes. Ainsi que le déclare Cicéron : "C'est surtout à cause de la justice que les hommes sont appelés bons." Aussi, comme il l'ajoute : "C'est en elle qu'éclate souverainement la splendeur de la vertu."
Solutions :
1. Faire ce que l'on doit n'est pas procurer un gain à autrui, c'est simplement lui éviter un dommage. C'est à soi-même qu'on est utile, car faire ce que l'on doit d'une volonté prompte et spontanée, c'est agir vertueusement. L'Écriture nous dit (Sg 8, 7) : "La sagesse de Dieu enseigne la sobriété et la justice, la prudence et la vertu ; dans cette vie il n'est rien de plus utile aux hommes", c'est-à-dire aux vertueux.
2. Il y a deux sortes de nécessités : la nécessité de contrainte, qui contrarie la volonté et supprime le mérite ; et la nécessité qui tient à l'obligation du précepte, nécessité qui vient de la fin, par exemple, quand on ne peut réaliser la fin de telle vertu qu’à telle condition. Et cette sorte de nécessité n'exclut pas la possibilité du mérite ; car on fait volontairement l'acte ainsi nécessaire exclut cependant la gloire de surérogation, selon saint Paul (1 Co 9, 16) : "Annoncer l’Évangile n’est pas une gloire pour moi, c'est une nécessité qui m'incombe."
3. La justice concerne les choses extérieures non pour les fabriquer : cela concerne l'art pour s'en servir dans l'intérêt d'autrui.