Article 6 — Le jugement est-il vicié par l'usurpation ?
Objections :
1. Il semble que non, car la justice est une rectitude dans l'action. Mais rien ne diminue la vérité, dite par n'importe qui, et elle doit être reçue par tous. Donc, de même, rien ne diminue la justice, quel que soit celui qui détermine ce qui est juste, détermination qui constitue le jugement même.
2. Il appartient au jugement de punir le péché. Or, dans l’Écriture, certains hommes sont loués pour avoir puni des péchés, alors qu'ils n'avaient pas autorité sur ceux qu'ils châtiaient : tel Moïse, loué pour avoir tué un Égyptien (Ex 2, 11) et Phinéès, fils d'Éléazar, pour avoir fait périr Zimri, fils de Salu (Nb 25, 7) ; "et cet acte lui fut imputé à justice", dit le Psaume (106, 31). Donc, l'usurpation des fonctions judiciaires ne relève pas de l'injustice.
3. Le pouvoir spirituel se distingue du pouvoir temporel. Mais quelquefois, les prélats qui ont le pouvoir spirituel interviennent dans des questions qui ne relèvent que de la puissance séculière : donc l'usurpation des fonctions judiciaires n'est pas toujours illicite.
4. Un jugement droit requiert chez le juge, au même titre que l'autorité, la vertu de justice et la science, nous l'avons montré plus haut. Or, il n'est dit nulle part qu'un jugement rendu par un juge à qui manque la vertu de justice ou la science du droit, est, de ce fait même, injuste. Donc, l'usurpation de fonction, par laquelle on manque d'autorité, ne cause pas toujours l'injustice du jugement.
Cependant :
Il est dit dans l'épître aux Romains (14, 4) : "Qui es-tu, toi qui juges le serviteur d'autrui ?"
Conclusion :
On vient de le voir, un jugement doit être rendu selon la loi écrite. Celui qui porte un jugement interprète donc de quelque façon le texte de la loi, en l'appliquant à une affaire particulière. Or, il appartient à la même autorité d'interpréter la loi et de la fonder ; en conséquence, de même qu'une loi ne peut être fondée que par la puissance publique, un jugement ne peut être rendu que par l'autorité publique, qui a pouvoir sur tous les membres de la société. Or, il serait injuste qu'un homme en contraignît un autre à observer une loi non sanctionnée par l'autorité publique ; de même, il est injuste que quelqu'un impose à un autre de subir un jugement qui n'est pas porté par l'autorité publique.
Solutions :
1. L'énoncé de la vérité ne contraint pas à la recevoir : libre à chacun de l'accepter ou de la refuser, comme il le veut. Au contraire, le jugement implique une contrainte ; c'est pourquoi il est injuste d'être jugé par quelqu'un qui ne détient pas l'autorité publique.
2. Moïse paraît bien avoir tué l'Égyptien après avoir reçu l'autorité publique par une inspiration divine ; c'est ce qui ressort de ce que disent les Actes des Apôtres (7, 25) : "Moïse pensait que ses frères comprendraient que Dieu accorderait par sa main la délivrance au peuple d'Israël." On peut dire encore que Moïse tua l'Égyptien en prenant à bon droit la défense de celui qui avait été victime de violence. Saint Ambroise nous dit : "Celui qui ne repousse pas la violence faite à son compagnon est aussi coupable que celui qui la commet", et il donne l'exemple de Moïse. Ou enfin on peut dire avec Saint Augustin : "De même qu'une terre est estimée à son prix, avant de porter des fruits utiles, par sa fertilité en herbes inutiles, de même cet acte de Moïse fut mauvais, mais il était le signe d'une grande fécondité." Il était, en effet, le signe de cette vigueur avec laquelle il devait libérer le peuple. De Phinéès, il faut dire qu'il agit de cette façon parce qu'il était poussé par le zèle de la gloire de Dieu et sous l'inspiration divine ; ou encore, parce que, bien qu'il ne fût pas encore grand prêtre, il était le fils du grand prêtre, et que le jugement lui appartenait comme aux autres juges qui en avaient reçu l'ordre.
3. Le pouvoir séculier est soumis au pouvoir spirituel, comme le corps est soumis à l'âme. C'est pourquoi il n'y a pas usurpation quand le supérieur spirituel intervient dans celles des affaires temporelles ou le pouvoir séculier lui est soumis, ou que ce pouvoir lui abandonne.
4. L'habitus de la science et l'habitus de la justice sont des perfections de l'individu ; c'est pourquoi leur absence ne cause pas une usurpation, comme le défaut de l'autorité publique, laquelle donne au jugement sa force de coercition.
LES PARTIES DE LA JUSTICE
Elles se divisent en trois groupes.
- I. Les parties subjectives, qui sont les espèces de la justice : distributive et commutative (Questions 61-78).
- II. Les parties intégrantes (Question 79).
- III. Les parties potentielles, c'est-à-dire les vertus annexes (Questions 80-120).
Les parties subjectives appellent une double étude :
- 1) Les parties proprement dites de la justice.
- 2) Les vices opposés (Questions 63-78).
Et parce que la restitution apparaît comme un acte de la justice commutative, il faut d'abord étudier la distinction entre justice commutative et justice distributive (Question 61), ensuite la restitution (Question 62).