Article 1 — Le jugement est-il un acte de justice ?
Objections :
1. Il semble que non, car le Philosophe dit que "chacun juge bien ce qu'il connaît", en sorte que le jugement semble relever de la faculté de connaissance. Or c'est la prudence qui perfectionne cette faculté. Le jugement paraît donc relever de la prudence plutôt que de la justice, qui est dans la volonté, comme on l'a dit.
2. L'Apôtre déclare (1 Co 2, 15) : "L'homme spirituel juge toutes choses." Or l'homme se spiritualise surtout par la charité "répandue dans nos coeurs par l'Esprit Saint qui nous a été donné". Le jugement relève donc de la charité plutôt que de la justice.
3. Il appartient à chaque vertu de porter un jugement droit sur sa propre matière, parce que, dit le Philosophe, "l'homme vertueux est en chaque chose règle et mesure". Le jugement ne relève donc pas plus de la justice que des autres vertus morales.
4. Le jugement semble n'appartenir qu'aux juges. Or l'acte de la justice se trouve chez tous les justes. Donc puisque les juges ne sont pas les seuls justes, il semble que le jugement ne soit pas l'acte propre de la justice.
Cependant :
Nous lisons dans le Psaume (94, 15) : "jusqu'à ce que la justice soit convertie en jugement."
Conclusion :
A proprement parler, le jugement signifie l'acte du juge en tant que tel. Or, on l'appelle "juge" (judicem) comme étant celui qui "énonce le droit" (jus dicens). Et d'autre part le droit est l'objet de la justice, nous l'avons établi. Il s'ensuit que le jugement, dans l'acception première du mot, implique une définition ou détermination du juste ou du droit. Or le fait pour quelqu'un de bien définir dans les actions vertueuses provient proprement de l'habitus vertueux ; c'est ainsi que l'homme chaste détermine avec exactitude ce qui a trait à la chasteté. Il s'ensuit que le jugement, qui comporte une détermination exacte de ce qui est juste, appartient proprement à la justice. C'est pourquoi le Philosophe remarque que les hommes "recourent au juge comme à une sorte de justice animée".
Solutions :
1. Le mot de jugement qui, dans sa première acception, signifie une détermination exacte des choses justes, s'est élargi au point de signifier la détermination exacte de toutes choses, dans l'ordre spéculatif aussi bien que pratique. Cependant pour qu'il y ait en toutes choses un jugement droit, deux conditions sont requises, dont l'une se confond avec la vertu même qui profère le jugement. Dans ce sens, le jugement est un acte de la raison, dont c'est la fonction de dire ou de définir. L'autre condition concerne la disposition de celui qui juge, selon laquelle il est apte à juger correctement. C'est ainsi qu'en matière de justice le jugement procède de la vertu de justice, comme il procède de la force en tout ce qui relève de cette vertu. Le jugement est donc l'acte de la justice en tant qu'elle incline à juger exactement, et de la prudence en tant qu'elle profère le jugement. D'où la synésis (bon sens moral), qui appartient à la prudence, est appelée une vertu "de bon jugement", nous l'avons établi précédemment
2. L'homme spirituel tient de l'habitus de charité une inclination à juger sainement de toutes choses selon les règles divines, à partir desquelles il porte son jugement grâce au don de sagesse ; de même le juste, par la vertu de la prudence, porte son jugement à partir des règles du droit.
3. Les autres vertus morales ordonnent l'homme par rapport à lui-même, tandis que la justice l'ordonne par rapport à autrui, nous l'avons montré. Or, si l'homme est maître de ce qui lui appartient, il ne l'est pas de ce qui appartient à autrui. C'est pourquoi, dans le domaine des autres vertus morales, on ne requiert que le jugement d'un homme vertueux, en l'entendant du jugement au sens le plus large du mot, comme nous l'avons dit. En matière de justice au contraire, le jugement d'une autorité supérieure est requis, "qui soit capable de reprendre les deux parties et de poser sa main sur les deux". Pour cette raison le jugement convient à la justice plus spécialement qu'aux autres vertus.
4. Chez le prince, la justice est une vertu architectonique : elle commande et prescrit ce qui est juste ; tandis que, chez les sujets, c'est une vertu qui est d'exécution et de service. Aussi l'acte de juger, qui comporte une déclaration de ce qui est juste, relève-t-il de la justice selon le mode particulier qu'elle a chez le prince.