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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Quel péché, de la médisance ou de la diffamation, est le plus grave ?

Objections :

1. Il semble que ce soit la diffamation. En effet, les péchés en paroles consistent à dire du mal. Or le diffamateur dit de son prochain des choses qui sont absolument mauvaises puisqu'elles détruisent ou diminuent sa réputation. Le médisant, au contraire, n'a souci que de dire des maux apparents dont s'offusquera son auditeur. La diffamation est donc un péché plus grave que la médisance.

2. Ravir à quelqu'un sa réputation, c'est lui ravir l'amitié non pas d'un homme mais d'une multitude de gens ; car chacun refuse l'amitié d'individus perdus de réputation. Voilà pourquoi un roi de Juda est blâmé "de s'être lié d'amitié avec ceux qui haïssent Dieu" (2 Ch 19, 2). Mais la médisance prive d'un seul ami. Elle est donc moins grave.

3. Selon saint Jacques (4, 11) : "Celui qui diffame son frère, diffame la loi", et par conséquent le législateur, Dieu lui-même. Ainsi la diffamation paraît être un péché contre Dieu, ce qui est le plus grave des péchés, nous l'avons dit. La médisance est un péché contre le prochain, elle est donc moins grave.

Cependant :

Il est écrit dans le livre de l'Ecclésiastique (6, 2) : "Rien n'est pire que l'homme au double langage ; le médisant s'attire la haine, l'aversion et l'opprobre."

Conclusion :

Nous avons déjà dit plusieurs fois que le péché contre le prochain est d'autant plus grave qu'il lui porte plus de préjudice, et celui-ci est d'autant plus grand qu'il détruit un bien plus grand. Or un ami est le plus précieux des biens extérieurs, car, remarque Aristote : "Personne ne peut vivre sans ami" ; et selon l'Écriture (Si 6, 15) : "Il n'y a rien de comparable à un ami fidèle." Or, justement, la réputation que la diffamation détruit, est surtout nécessaire pour nous rendre dignes d'amitié. Aussi la médisance est-elle un péché pire que la diffamation et même que l'injure, car dit encore Aristote : "L'amitié est préférable aux honneurs. Il vaut mieux être aimé qu'honoré."

Solutions :

1. L'espèce et la gravité du péché se prennent de sa fin plus que de son objet matériel. Voilà pourquoi, en raison de sa fin, la médisance est un péché plus grave que la diffamation, bien que la diffamation puisse dire des choses pires.

2. La bonne réputation dispose à l'amitié, et la mauvaise, à l'inimitié. Or, la disposition est inférieure au bien qu'elle prépare. C'est pourquoi celui qui produit une disposition à l'inimitié pèche moins que celui qui travaille directement à produire l'inimitié.

3. On peut dire que diffamer son prochain c'est diffamer la loi, en ce sens que la diffamation méprise le précepte d'aimer le prochain. Mais celui qui s'efforce de briser une amitié s'oppose plus directement à ce précepte. Et c'est pourquoi il pèche davantage contre Dieu, puisque, selon saint Jean : "Dieu est amour" (1 Jn 4, 8). Aussi le livre des Proverbes (6, 16) peut-il affirmer : "Il y a six choses que Dieu hait, et la septième il l'a en horreur". et cette dernière est : "Le semeur de discorde entre frères."