Article 9 — Les sept demandes de l'oraison dominicale
Objections :
1. Il apparaît qu'elles sont mal réparties. En effet, il est inutile de demander la sanctification de ce qui est toujours saint, comme est le nom de Dieu, selon saint Luc (1, 49) : "Saint est ton Nom." De même, le règne de Dieu est éternel selon le Psaume (145, 13) : "Ton règne, Seigneur, est un règne éternel." Et sa volonté s'accomplit toujours selon Isaie (46, 10) : "Toute ma volonté sera faite." Il est donc vain de demander que le nom de Dieu soit sanctifié, que son règne vienne et que sa volonté soit faite.
2. Il faut d'abord s'éloigner du mal pour obtenir le bien. Il paraît donc illogique de demander le bien avant l'éloignement du mal.
3. Si nous demandons quelque chose, c'est pour qu'on nous le donne. Mais le principal don de Dieu, c'est l'Esprit Saint et ce qui nous est donné par lui. Il paraît donc anormal de proposer des demandes sans rapport avec les dons du Saint-Esprit.
4. Saint Luc (11, 2) ne mentionne que cinq demandes pour la prière du Seigneur. Il est donc superflu d'en formuler sept, selon saint Matthieu (6, 9).
5. Il semble vain de vouloir capter la bienveillance de celui qui nous prévient de ses bontés, car Dieu "nous a aimés le premier" (1 Jn 4, 10). Il est donc superflu de mettre en tête des demandes : "Notre Père qui es aux cieux" qui semble vouloir capter sa bienveillance.
Cependant :
On peut s'en tenir à l'autorité du Christ instituant cette prière.
Conclusion :
L'oraison dominicale est absolument parfaite. Comme dit saint Augustin : "Si nous prions d'une manière correcte et convenable, nous ne pouvons rien dire d'autre que ce que renferme cette prière du Seigneur."
La prière est en effet comme l'interprète de notre désir devant Dieu. Nous ne lui demandons à bon droit que ce que nous pouvons désirer de même. Or la prière du Seigneur non seulement demande tout ce que nous sommes en droit de désirer, mais elle le fait dans l'ordre même où l'on doit le désirer ; si bien qu'elle ne nous enseigne pas seulement à demander, mais à régler tous nos sentiments. Or il est clair que notre désir porte premièrement sur la fin, et en second lieu sur les moyens de l'atteindre. Notre fin, c'est Dieu, vers qui le mouvement de notre coeur tend à double titre. Nous voulons sa gloire, et nous voulons jouir de cette gloire. Il s'agit d'abord de la dilection que nous portons à Dieu lui-même, et ensuite de celle par quoi nous nous aimons nous-même en Dieu. De là notre première demande : "Que ton nom soit sanctifié" ; elle exprime notre désir de la gloire de Dieu. Et la deuxième : "Que ton règne vienne" par quoi nous demandons de parvenir à la gloire de Dieu et de son règne.
Pour atteindre cette fin, il y a deux sortes de moyens. Les uns nous y mènent essentiellement, les autres par accident. Ce qui nous y conduit essentiellement, c'est le bien utile à cette fin bienheureuse. D'abord d'une façon directe et principale : tout ce qui sous forme de mérite nous donne droit à la béatitude en nous faisant obéir à Dieu. C'est l'objet de cette demande : "Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel." - Ensuite nous demandons ce qui nous sert à titre d'instrument et vient en quelque sorte coopérer à notre activité méritoire. C'est à ce propos qu'on dit : "Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour." Soit qu'on l'entende du pain sacramentel, dont l'usage quotidien est avantageux pour l'homme, et dans lequel on comprend tous les autres sacrements. Soit qu'on l'entende du pain corporel, par quoi l'on entend "toutes les nécessités de la vie", selon saint Augustin. L'eucharistie est en effet le premier des sacrements, et le pain est l'aliment fondamental. C’est ce qu’indique le texte de saint Matthieu qui porte "supersubstantiel", c'est-à-dire "principal" d'après l'exégèse de saint Jérôme.
Par accident, nous sommes ordonnés à la béatitude par ce qui écarte les obstacles. Ceux-ci sont au nombre de trois. 1° Le péché, qui nous exclut directement du Royaume selon saint Paul (1 Co 6, 9) : "Ni les fornicateurs, ni ceux qui servent les idoles ne posséderont le royaume de Dieu." Ce qui nous fait dire : "Remets-nous nos dettes." - 2° La tentation, qui nous empêche de respecter la volonté divine. D'où cette demande : "Ne nous fais pas entrer en tentation", par quoi nous demandons non de n'être pas tentés, mais de n'être pas vaincus par la tentation, ce qui est "entrer" en tentation. 3° Les peines de la vie présente, comme celles qui empêchent d'avoir le suffisant pour vivre. A ce sujet l'on dit : "Délivre-nous du mal."
Solutions :
1. Selon saint Augustin, quand nous disons : "Que ton nom soit sanctifié", cette demande n'implique pas que le nom de Dieu ne soit pas saint. Elle tend à ce qu'il soit tenu pour saint par les hommes, c'est-à-dire à ce que la gloire de Dieu se répande parmi eux. Lorsqu'on dit : "Que ton règne vienne", on ne prétend pas qu'il ne règne pas encore. Mais nous excitons en nous le désir de ce règne : qu'il vienne pour nous et que nous puissions y régner. Quant à ces paroles : "Que ta volonté soit faite", elles signifient, à juste titre, qu'on obéisse à tes commandements." Sur la terre comme au ciel", c'est-à-dire aussi bien de la part des hommes que des anges." Ces trois demandes seront parfaitement accomplies dans la vie future. Les quatre autres sont relatives aux besoins de la vie présente", dit encore saint Augustin.
2. Puisque la prière est l'interprète du désir, l'ordre des demandes ne répond pas à l'ordre d'exécution, mais à l'ordre d'intention, qui est celui du désir. La fin y est donc envisagée avant ce qui permet de l'atteindre, et l'obtention du bien avant le rejet du mal.
3. Saint Augustin adapte les sept demandes aux dons du Saint-Esprit et aux béatitudes, en ces termes : "Si la crainte de Dieu rend heureux les pauvres en esprit, demandons que les hommes aient le sentiment de la sainteté du nom divin, dans la crainte filiale. Si la piété rend heureux les doux, demandons l'avènement de son règne, car alors nous serons doux et ne lui résisterons pas. Si la science rend heureux ceux qui pleurent : prions pour que s'accomplisse sa volonté, car alors nous ne pleurerons plus. Si la force rend heureux les affamés, demandons que notre pain quotidien nous soit donné. Si le conseil rend heureux ceux qui font miséricorde, remettons les dettes pour que les nôtres nous soient remises. Si l'intelligence rend heureux les coeurs purs, prions pour n'avoir pas un coeur double, qui nous fait poursuivre les biens temporels, source de toutes nos tentations. Si la sagesse rend heureux les artisans de paix, parce qu'ils seront appelés fils de Dieu, prions pour être délivrés du mal, car cette libération fera de nous les libres fils de Dieu."
4. Voici ce que dit saint Augustin : "Dans saint Luc la prière du Seigneur comprend non point sept mais cinq demandes : c'est parce que l'Évangéliste voulait montrer que la troisième n'est que la répétition des deux précédentes : il la supprime pour faire comprendre cela." C'est en effet l'objet principal de la volonté de Dieu, que nous connaissions sa sainteté et régnions avec lui." Quant à la demande placée en dernier lieu par saint Matthieu : "Délivre-nous du mal", saint Luc ne la donne pas, pour que chacun de nous sache qu'il est délivré du mal par le seul fait qu'il n'entre pas en tentation."
5. Ce n'est pas pour fléchir Dieu que nous lui adressons notre prière, mais pour exciter en nous-même une demande confiante. Cette confiance naît en nous surtout quand nous considérons l'amour qu'il nous porte et qui lui fait vouloir notre bien ; c'est pourquoi nous disons "Notre Père" ; et quand nous considérons son excellence qui lui permet de l'accomplir : c'est pourquoi nous disons : "Qui es aux cieux."