Article 8 — Devons-nous prier pour nos ennemis ?
Objections :
1. Il apparaît que non, car, pour saint Paul (Rm 14, 4) : "Tout ce qui est écrit l'est pour notre enseignement." Or on rencontre dans la Sainte Écriture beaucoup d'imprécations contre les ennemis, par exemple dans le Psaume (6, 11) : "Qu'ils aient honte et qu'ils tremblent, tous mes ennemis ; qu'ils reculent soudain, couverts de honte !" Donc nous devons, nous aussi, prier contre nos ennemis plutôt que pour eux.
2. Se venger de ses ennemis, c'est leur vouloir du mal. Or les saints demandent vengeance de leurs ennemis dans l'Apocalypse (6, 10) : "Quand vengeras-tu enfin notre sang sur les habitants de la terre", et ils se réjouissent d'être vengés des impies selon le Psaume (58, 11) : "Le juste se réjouira quand il verra la vengeance." On n'a donc pas à prier pour ses ennemis, mais plutôt contre eux.
3. Nos actes ne doivent pas être en contradiction avec nos prières. Or il est parfois légitime de combattre ses ennemis, sinon toute guerre serait illicite, contrairement à ce qu'on a prouvé précédemment. Nous ne devons donc pas prier pour nos ennemis.
Cependant :
Le Seigneur a dit (Mt 5, 44) : "Priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient."
Conclusion :
C'est la charité qui veut qu'on prie pour autrui, on vient de le voir. Nous serons donc tenus de prier pour nos ennemis dans la mesure où nous sommes tenus de les aimer. Quelle sorte de dilection nous leur devons, nous l'avons dit au traité de la charité. On doit aimer en eux ce qui vient de la nature, mais non leurs fautes. Aimer ses ennemis d'un amour général est de précepte, mais il n'est pas commandé de les aimer en particulier de façon spéciale, sinon en y étant disposé dans son esprit : on doit être prêt même à aimer son ennemi de façon spéciale et à lui porter secours, en cas de nécessité ou s'il demandait pardon. Quant à accorder à ses ennemis, sans condition, une dilection spéciale et leur venir en aide, cela relève de la perfection. Conformément à ces principes, il est nécessaire de ne pas excepter nos ennemis des prières que nous faisons en général pour autrui. Mais si nous prions spécialement pour eux, c'est oeuvre de perfection et ne devient obligatoire qu'en certaines circonstances spéciales.
Solutions :
1. Les imprécations que l'on rencontre dans la Sainte Écriture peuvent s'interpréter de quatre manières : 1° On peut les considérer comme "une façon pour les prophètes d'annoncer l'avenir", selon saint Augustin. 2° Parce qu'il y a certains maux temporels que Dieu envoie quelquefois aux pécheurs pour les corriger. 3° On peut l'entendre de demandes dirigées non contre les hommes eux-mêmes, mais contre le règne du péché, pour que le châtiment des hommes en assure la destruction. 4° Elles peuvent manifester une conformation de la volonté à la justice divine, damnant ceux qui persévèrent dans le péché.
2. On peut dire avec Saint Augustin que "la vengeance des martyrs, c'est le renversement du règne du péché, dont la domination leur a fait souffrir tant de maux". Ou bien encore "qu'ils demandent vengeance, non par une formule, mais par leur état, comme on dit que le sang d'Abel criait de la terre vers Dieu". Ils se réjouissent de la vengeance, non pour elle-même, mais à cause de la justice divine.
3. Il est permis de combattre ses ennemis, pour qu'ils cessent de pécher ; c'est pour leur bien et celui des autres. Ainsi est-il également permis de demander pour ses ennemis certains maux temporels qui serviront à les corriger. Ainsi notre prière et nos oeuvres ne se contrediront pas.