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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — Le Christ peut-il être appelé "homme du Seigneur" ?

Objections :

1. Il semble que le Christ peut être appelé homo dominicus : "homme du Seigneur". En effet, saint Augustin affirme : "Il faut espérer ces biens qui existaient chez cet homme du Seigneur." Or il parle du Christ, qui est donc "homme du Seigneur".

2. De même que la seigneurie (dominium) convient au Christ en raison de sa nature divine, de même l'humanité convient à la nature humaine. Mais on dit de Dieu qu'il est "hominisé", comme on le voit chez saint Jean Damascène appelant "hominisation ce qui montre l'union à l'homme". Donc, au même titre, on peut dire pour désigner le Christ qu'il est "l'homme du Seigneur".

3. Dominicus dérive de Dominus (Seigneur comme divinus dérive de Deus. Mais saint Denys le pseudo-aréopagite nomme le Christ : "le très divin Jésus". On peut donc au même titre dire que le Christ est l'homme du Seigneur.

Cependant :

Saint Augustin déclare dans le livre de ses Rétractations : "Je ne vois pas s'il est juste d'appeler Jésus Christ homo dominicus (homme du Seigneur), puisqu'il est vraiment le Seigneur."

Conclusion :

Nous l'avons dit à l'Article précédent, quand nous parlons de "l'homme qui est le Christ Jésus", nous désignons un suppôt éternel qui est la personne du Fils de Dieu, à cause du fait que deux natures ont un unique suppôt. Or, les termes "Dieu" et "Seigneur" sont attribués essentiellement à la personne du Fils de Dieu. C'est pourquoi on ne doit pas les lui attribuer sous une forme dérivée, car cela ne satisfait pas à la vérité de l'union. Et, puisque dominicus dérive de Dominus, "Seigneur", on ne peut pas dire, à proprement parler, que cet homme est "du Seigneur", mais plutôt qu'il est "le Seigneur".

Mais si, en parlant de cet homme qui est le Christ Jésus, on désignait un suppôt créé, comme font ceux qui placent deux suppôts dans le Christ, on pourrait dire alors que cet homme est "du Seigneur", selon ceux qui mettent en lui deux suppôts, en tant que participant des honneurs divins. C'est la position des nestoriens.

En outre, de cette manière on ne dit pas que la nature humaine est essentiellement divine, mais déifiée, non parce qu'elle serait changée en la nature divine, mais par sa conjonction à cette même nature en une seule hypostase, comme le montre bien saint Jean Damascène.

Solutions :

1. Saint Augustin a corrigé cette affirmation comme bien d'autre, dans le livre de ses Rétractations où nous lisons après les paroles citées dans l'objection : "Partout où j'ai employé cette expression" -que le Christ est homo dominicus-, je voudrais ne l'avoir pas fait. J'ai vu en effet plus tard qu'il ne fallait pas parler ainsi, bien qu'on puisse avancer quelques motifs pour le faire". On pourrait dire, en effet, que le Christ est "homme du Seigneur" en raison de la nature humaine que signifie le mot "homme", mais non en raison du suppôt.

2. Ce suppôt unique de la nature divine et de la nature humaine l'est premièrement de la nature divine, puisqu'il l'est éternellement ; puis, dans le temps et du fait de l'Incarnation, il est devenu suppôt de la nature humaine. Pour ce motif, on le dit "hominisé", non qu'il ait assumé un homme, mais parce qu'il s'est uni une nature humaine. Il n'est pas vrai, inversement, que le suppôt de la nature humaine ait assumé la nature divine ; on ne pourra donc pas dire que l'homme est déifié, ou qu'il est "du Seigneur".

3. On donne ordinairement l'attribut de "divin" aux réalités qui reçoivent essentiellement pour attribut le mot "Dieu". En effet, nous disons que l'Essence divine est Dieu, pour motif d'identité ; et que l'essence est celle de Dieu, ou qu'elle est divine, à cause des divers modes de signification. Nous parlons du Verbe divin, quoique le Verbe soit Dieu. Et pareillement nous parlons de la personne de Platon, à cause des divers modes de signification. Mais on n'appelle pas "du Seigneur" les réalités auxquelles on attribue le terme de Seigneur.

En effet, on n'a pas coutume d'appeler "du Seigneur" un homme qui est seigneur. Mais tout ce qui lui appartient d'une façon ou d'une autre est appelé "du Seigneur" : on parle de volonté du seigneur, de main du seigneur, de passion du seigneur. C'est pourquoi cet homme qu'est le Christ et qui est Seigneur, ne peut être appelé "du Seigneur", mais on peut parler de sa chair ou de sa passion comme de la chair du Seigneur, ou de la passion du Seigneur.