Article 2 — La naissance du Christ devait-elle être manifestée à quelques-uns ?
Objections :
1. On vient de le dire, il convenait au salut de l'humanité que le premier avènement du Christ soit caché. Mais le Christ est venu pour sauver tous les hommes, selon saint Paul (1 Tm 4, 10) : "Il est le Sauveur de tous les hommes, surtout des croyants." Donc sa naissance n'aurait dû être manifestée à personne.
2. La future naissance du Christ avait été manifestée à la Bienheureuse Vierge et à Joseph. Il n'était donc pas nécessaire, après sa naissance, de manifester celle-ci à d'autres.
3. Le sage ne manifeste pas ce qui provoque du trouble et du dommage chez les autres. Or la manifestation de la naissance du Christ a provoqué du trouble selon saint Matthieu (2, 3) : "A cette nouvelle, Hérode fut troublé et tout Jérusalem avec lui." En outre, on sait le mal que cela fit à d'autres, car à cette occasion "Hérode fit massacrer à Bethléem et aux alentours, les enfants âgés de deux ans et au-dessous".
Cependant :
La naissance du Christ n'aurait profité à personne si elle avait été cachée à tous. Mais il fallait que sa naissance soit profitable ; autrement il serait né pour rien. Il semble donc qu'elle devait être manifestée à quelques-uns.
Conclusion :
Comme dit l'Apôtre (Rm 13, 1) : "Ce qui vient de Dieu est fait avec ordre". Or, c'est une loi de la sagesse divine que les dons de Dieu et les secrets de sa sagesse ne parviennent pas uniformément à tous. Ils sont d'abord communiqués directement à certains, et par leur intermédiaire les autres en bénéficient. Il en fut ainsi pour le mystère de la Résurrection : on lit dans les Actes (10, 40) : "Dieu a donné au Christ ressuscité de se faire voir, non à tout le peuple, mais aux témoins qu'il avait choisis d'avance." La même règle s'était imposée au sujet de la naissance du Christ : manifester celle-ci non pas à tous, mais à quelques-uns, par l'entremise desquels la connaissance en parviendrait aux autres hommes.
Solutions :
1. Il aurait été également préjudiciable au salut de l'humanité que la naissance de Dieu soit manifestée à tous les hommes, ou qu'elle ne soit connue d'aucun. Dans les deux cas, la foi disparaissait. Dans le premier, parce que cette naissance aurait été entièrement manifeste ; dans le second, parce qu'elle n'aurait été connue par personne dont on puisse entendre le témoignage ; car, suivant l'Apôtre (Rm 10, 17), "la foi vient de ce qu'on a entendu".
2. Marie et Joseph devaient être instruits de la naissance du Christ parce qu'il leur revenait de montrer du respect à l'enfant attendu, et de l'accueillir à sa naissance. Mais leur témoignage, à cause de son caractère familial, n'aurait pas été reçu comme un hommage à la grandeur du Christ. Il fallait donc que sa naissance soit manifestée à des étrangers dont le témoignage ne pouvait être suspect.
3. Le trouble qui a suivi cette manifestation s'harmonise lui-même avec la naissance du Christ.
- 1° D'abord parce que la dignité céleste du Christ s'y révèle, comme dit saint Grégoire le Grand : "A la naissance du roi du Ciel, le roi de la terre se trouble : la grandeur humaine est confondue quand se découvre la dignité céleste."
- 2° Ensuite on y voyait préfiguré le pouvoir judiciaire du Christ. C'est ce qui fait dire à saint Augustin dans un sermon sur l'Épiphanie. "Que sera le tribunal du Christ, si déjà le berceau d'un enfant a terrorisé les rois orgueilleux ?"
- 3° Enfin ce trouble symbolisait la destruction du règne des démons. Car, selon saint Léon, "Hérode n'est pas tellement troublé en lui-même que le démon en Hérode. Car Hérode voyait un homme terrestre là où le démon voyait Dieu. Et tous deux redoutaient un successeur à leur royauté : le démon un successeur céleste, Hérode un successeur terrestre". Mais cette crainte était superflue parce que le Christ n'était pas venu pour régner sur terre. Comme dit le pape saint Léon en s'adressant à Hérode : "Ton royaume ne suffit pas à contenter le Christ, et le maître du monde ne peut être enfermé dans les étroites limites de ton pouvoir."
Que les Juifs se soient troublés, alors qu'ils auraient dû se réjouir, cela tient, dit saint Jean Chrysostome "à ce que des gens iniques ne pouvaient se réjouir de l'avènement du juste" ; ou bien, c'est parce qu'ils voulaient flatter Hérode qu'ils craignaient, car "la foule flatte plus qu'il n'est juste ceux dont elle subit la cruauté".
Et que des enfants aient été massacrés par Hérode, cela n'a pas été à leur détriment, mais à leur avantage. Car saint Augustin dit dans un sermon pour l'Épiphanie : "Ne croyez pas que le Christ, venu afin de délivrer les hommes, n'a rien fait pour récompenser ceux qui étaient massacrés pour lui, alors que sur la croix il priait pour ses meurtriers."