Article 2 — L'imposition du nom de Jésus
Objections :
1. La réalité évangélique doit correspondre à l'annonce prophétique. Or les prophètes avaient annoncé un autre nom pour le Christ. Car on lit en Isaïe (7, 14) : "Voici que la Vierge concevra et enfantera un fils> et on lui donnera le nom d'Emmanuel." Et encore (8, 3) : "Appelle-le Prompt-Butin, Proche-Pillage." Et encore (9, 6) : "On lui donnera comme nom : Admirable, Conseiller, Dieu, Fort, Père du monde à venir, Prince de la paix" Et Zacharie (6, 12) avait prédit : "Voici un homme dont le nom est Orient" Il ne convenait donc pas de le nommer Jésus.
2. On lit dans Isaïe (42, 2) : "On te nommera d'un nom nouveau que la bouche du Seigneur nommera." Or le nom de Jésus n'est pas un nom nouveau, car il avait été donné à plusieurs personnages de l'Ancien Testament. On le voit même dans la généalogie du Christ (Lc 3, 29).
3. Ce nom de Jésus signifie "salut", comme le montre cette parole (Mt 1, 21) : "Elle enfantera un fils, et elle lui donnera le nom de Jésus, car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés." Mais le salut par le Christ n'a pas été accordé seulement "aux circoncis, mais également aux incirconcis" (Rm 4, 11). Il était donc mal à propos de donner ce nom au Christ lors de sa circoncision.
Cependant :
Il y a l'autorité de la Sainte Écriture, où il est dit (Lc 2, 21) : "Quand fut écoulé le huitième jour, celui de la circoncision, l'enfant reçut le nom de Jésus."
Conclusion :
Les noms doivent correspondre aux propriétés des choses. C'est évident pour les noms des genres et des espèces parce que, dit Aristote : "L'idée ou raison signifiée par le nom est la définition" qui désigne la nature propre de la chose.
Or le nom individuel que l'on donne à chaque homme est toujours justifié par une particularité de celui qui reçoit le nom. Soit d'une circonstance de temps, comme on donne à certains hommes le nom de certains saints fêtés le jour de leur naissance. Soit de la parenté, comme lorsque l'on donne à un fils le nom de son père ou d'un parent de celui-ci ; c'est ainsi que les proches de Jean Baptiste voulaient l'appeler "Zacharie du nom de son père", et non pas Jean "parce qu'il n'y avait personne dans sa parenté qui portait ce nom-là". Ou bien encore à partir d'un événement comme Joseph "appela son premier-né Manassé car, dit-il, Dieu m'a fait oublier toutes mes peines" (Gn 41, 51). Ou encore d'une caractéristique de celui que l'on nomme, comme on lit dans la Genèse (15, 25) : "Celui qui sortit le premier du sein de sa mère était roux et tout entier comme un manteau de poil, aussi fut-il appelé Esaü" qui se traduit par "roux".
Quant aux noms donnés par Dieu, ils signifient toujours un don gratuit de sa part. Ainsi dans la Genèse (17, 5) il est dit à Abraham : "Tu t'appelleras Abraham, car je t'ai établi père de nombreuses nations." Et en saint Matthieu (16, 18), il est dit à Pierre : "Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Église."
Le Christ en tant qu'homme avait reçu ce don gratuit de sauver tous les hommes ; c'est donc très justement qu'on l'a appelé du nom de Jésus, c'est-à-dire Sauveur ; l'ange avait annoncé ce nom d'avance non seulement à sa mère mais aussi à Joseph, qui allait être son père nourricier.
Solutions :
1. Dans tous ces noms on retrouve la signification du nom de Jésus qui signifie le salut. Car en l'appelant "Emmanuel, ce qui se traduit : Dieu avec nous" on désigne la cause du salut qui est l'union de la nature divine à la nature humaine dans la personne du Fils de Dieu, union par laquelle Dieu serait avec nous, comme participant de notre nature. - En lui disant : "Appelle-le Prompt-Butin, Proche-Pillage", on désigne l'ennemi dont il nous a sauvés, le démon, dont il a enlevé les dépouilles, selon l'épître aux Colossiens (2, 15) : "Il a dépouillé les principautés et les puissances et les a livrées en spectacle."
Les noms : "Admirable, etc." expriment la voie et le terme de notre salut ; c'est en effet par le conseil et la force admirables de la divinité que nous sommes conduits à l'héritage du monde à venir, dans lequel sera la paix parfaite des fils de Dieu, avec Dieu lui-même comme Prince.
Quant à la parole." Voici un homme dont le nom est Orient", elle se réfère elle aussi au mystère de l'Incarnation, selon que "la lumière s'est levée dans les ténèbres pour les coeurs droits" (Ps 112, 4).
2. Le nom de Jésus a pu convenir à des personnages qui ont vécu avant le Christ, par exemple parce qu'ils ont procuré un salut particulier et temporel. Mais si l'on envisage le salut dans son sens spirituel et universel, ce nom est propre au Christ. Et c'est dans ce sens qu'on l'appelle un nom nouveau.
3. Comme il est écrit (Gn 17), Abraham a reçu tout à la fois l'imposition de son nom par Dieu et le précepte de la circoncision. Aussi, chez les Juifs, avait-on coutume de donner leur nom aux enfants le jour même de leur circoncision, comme si auparavant les enfants n'avaient pas encore atteint leur être parfait ; comme aujourd'hui encore on donne un nom aux enfants quand on les baptise. Sur le texte des Proverbes (4, 3) : "Je fus un fils pour mon père, un enfant tendre et unique aux yeux de ma mère", la Glose donne ce commentaire : "Pourquoi Salomon se désigne-t-il comme un enfant unique aux yeux de sa mère, alors que l'Écriture nous affirme qu'il avait été précédé par un frère utérin, sinon parce que ce frère, mort sans avoir porté de nom, est sorti de la vie comme s'il n'avait jamais existé." Voilà pourquoi le Christ a reçu son nom au moment où il a été circoncis.